Les premiers ânes
Jacques Prévert
Voici « Les premiers ânes », conte de Jacques Prévert.
Thèmes de ce conte :
Autrefois, les ânes étaient tout à fait
sauvages, c’est-à-dire qu'ils mangeaient quand ils
avaient faim, qu'ils buvaient quand ils avaient soif et qu'ils
couraient dans l'herbe quand ça leur faisait plaisir.
Quelquefois, un lion venait qui mangeait un âne, alors tous
les autres ânes se sauvaient en criant comme des
ânes, mais le lendemain ils n'y pensaient plus et
recommençaient à braire, à boire,
à manger, à courir, à dormir... En
somme, sauf les jours où le lion venait, tout marchait assez
bien.
Un jour, les rois de la création (c'est comme ça
que les hommes aiment à s’appeler entre eux)
arrivèrent dans le pays des ânes, et les
ânes très contents de voir du nouveau monde
galopèrent à la rencontre des hommes.
Les ânes (ils parlent en galopant): "Ce sont de
drôles d'animaux blêmes, ils marchent à
deux pattes, leurs oreilles sont très petites, ils ne sont
pas beaux mais il faut tout de même leur faire une petite
réception... c’est la moindre des choses... "
Et les ânes font les drôles ils se roulent dans
l'herbe en agitant les pattes, ils chantent la chanson des
ânes et puis, histoire de rire, ils poussent les hommes pour
les faire un tout petit peu tomber par terre; mais l'homme n'aime pas
beaucoup la plaisanterie quand ce n'est pas lui qui plaisante et. il
n'y a pas cinq minutes que les rois de la création sont dans
le pays des ânes que tous les ânes sont
ficelés comme des saucissons.
Tous, sauf le plus jeune, le plus tendre, celui-là mis
à mort et rôti à la broche avec autour
de lui les hommes le couteau à la main.
L’âne cuit à point, les hommes
commencent 'à manger et font une grimace de mauvaise humeur
puis jettent leur couteau par terre.
L'un des hommes (il parle tout seul): "Ça ne vaut pas le
boeuf, ça ne vaut pas le boeuf! "
Un autre : "Ce n'est pas bon, j'aime mieux le mouton!"
Un autre : "Oh que c'est mauvais (il pleure)."
Et les ânes captifs voyant pleurer l'homme pensent que c'est
le remords qui lui tire les larmes.
On va nous laisser partir, pensent les ânes mais les hommes
se lèvent et parlent tous ensemble en faisant de grands
gestes.
Choeur des hommes : "Ces animaux ne sont pas bons a manger leurs cris
sont désagréables, leurs oreilles ridiculement
longues, ils sont sûrement stupides et ne savent ni lire, ni
compter, nous les appellerons des ânes parce que tel est
notre bon plaisir et ils porteront nos paquets. "C'est nous qui sommes
les rois, en avant!" Et les hommes emmenèrent les
ânes.
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