Le prince lutin
Marie-Catherine d'Aulnoy
Il était une fois un roi et une reine qui n'avaient qu'un
fils qu'ils aimaient passionnément, bien qu'il fût
très mal fait. Il était aussi gros que le plus
gros homme, et aussi petit que le plus petit nain. Mais ce
n'était rien de la laideur de son visage et de la
difformité de son corps en comparaison de la malice de son
esprit : c'était une bête opiniâtre qui
désolait tout le monde. Dès sa plus grande
enfance le roi le remarqua bien, mais la reine en était
folle ; elle contribuait encore à le gâter par des
complaisances outrées, qui lui faisaient connaître
le pouvoir qu'il avait sur elle ; et pour faire sa cour à
cette princesse, il fallait lui dire que son fils était beau
et spirituel. Elle voulut lui donner un nom qui inspirât du
respect et de la crainte. Après avoir longtemps
cherché, elle l'appela Furibon.
Quand il fut en âge d'avoir un gouverneur, le roi choisit un
prince qui avait d'anciens droits sur la couronne, qu'il aurait
soutenus en homme de courage, si ses affaires avaient
été en meilleur état ; mais il y avait
longtemps qu'il n'y pensait plus : toute son application
était à bien élever son fils unique.
Il n'a jamais été un plus beau naturel, un esprit
plus vif et plus pénétrant, plus docile et plus
soumis ; tout ce qu'il disait avait un tour heureux et une
grâce particulière : sa personne était
toute parfaite.
Le roi ayant choisi ce grand seigneur pour conduire la jeunesse de
Furibon, il lui commanda d'être bien obéissant;
mais c'était un indocile que l'on fouettait cent fois sans
le corriger de rien. Le fils de son gouverneur s'appelait
Léandre : tout le monde l'aimait. Les dames le voyaient
très favorablement, mais il ne s'attachait à pas
une : elles l'appelaient le bel indifférent. Elles lui
faisaient la guerre sans le faire changer de manière : il ne
quittait presque point Furibon ; cette compagnie ne servait
qu'à le faire trouver plus hideux. Il ne s'approchait des
dames que pour leur dire des duretés : tantôt
elles étaient mal habillées, une autre fois elles
avaient l'air provincial ; il les accusait devant tout le monde
d'être fardées. Il ne voulait savoir leurs
intrigues que pour en parler à la reine, qui les grondait,
et pour les punir, elle les faisait jeûner. Tout cela
était cause que l'on haïssait mortellement Furibon
; il le voyait bien, et s'en prenait presque toujours au jeune
Léandre. " Vous êtes fort heureux, lui disait-il
en le regardant de travers : les dames vous louent et vous
applaudissent, elles ne sont pas de même pour moi. -
Seigneur, répliquait-il modestement, le respect qu'elles ont
pour vous les empêche de se familiariser. - Elle font fort
bien, disait-il, car je les battrais comme plâtre pour leur
apprendre leur devoir. "
Un jour qu'il était arrivé des ambassadeurs de
bien loin, le prince, accompagné de Léandre,
resta dans une galerie pour les voir passer. Dès que les
ambassadeurs aperçurent Léandre, ils
s'avancèrent, et vinrent lui faire de profondes
révérences, témoignant par des signes
leur admiration ; puis, regardant Furibon, ils crurent que
c'était son nain ; ils le prirent par le bras, le firent
tourner et retourner en dépit qu'il en eût.
Léandre était au désespoir ; il se
tuait de leur dire que c'était le fils du roi, ils ne
l'entendaient point ; par malheur l'interprète
était allé les attendre chez le roi.
Léandre, connaissant qu'ils ne comprenaient rien
à ses signes, s'humiliait encore davantage auprès
de Furibon ; et les ambassadeurs, aussi bien que ceux de leur suite,
croyant que c'était un jeu, riaient à s'en
trouver mal, et voulaient lui donner des croquignoles et des nasardes
à la mode de leur pays. Ce prince,
désespéré, tira sa petite
épée, qui n'était pas plus longue
qu'un éventail ; il aurait fait quelque violence, sans le
roi qui venait au-devant des ambassadeurs, et qui demeura bien surpris
de cet emportement. Il leur en demanda excuse, car il savait leur
langue ; ils lui répliquèrent que cela ne tirait
point à conséquence, qu'ils avaient bien vu que
cet affreux petit nain était de mauvaise humeur. Le roi fut
affligé que la méchante mine de son fils et ses
extravagances le fissent méconnaître.
Quand Furibon ne les vit plus, il prit Léandre par les
cheveux, il lui en arracha deux ou trois poignées : il
l'aurait étranglé s'il avait pu ; il lui
défendit de paraître jamais devant lui. Le
père de Léandre, offensé du
procédé de Furibon, envoya son fils dans un
château qu'il avait à la campagne. Il ne s'y
trouva point désœuvré, il aimait la
chasse, la pêche et la promenade, il savait peindre, il
lisait beaucoup, et jouait de plusieurs instruments. Il s'estima
heureux de n'être plus obligé de faire la cour
à son fantasque prince, et, malgré la solitude,
il ne s'ennuyait pas un moment.
Un jour qu'il s'était promené longtemps dans ses
jardins, comme la chaleur augmentait, il entra dans un petit bois dont
les arbres étaient si hauts et si touffus qu'il se trouva
agréablement à l'ombre. Il commençait
à jouer de la flûte pour se divertir, lorsqu'il
sentit quelque chose qui faisait plusieurs tours à sa jambe
et qui la serrait très fort. Il regarda ce que ce pouvait
être, et fut bien surpris de voir une grosse couleuvre ; il
prit son mouchoir, et l'attrapant par la tête, il allait la
tuer ; mais elle entortilla encore le reste de son corps autour de son
bras, et, le regardant fixement, elle semblait lui demander
grâce. Un de ses jardiniers arriva là-dessus il
n'eut pas plus tôt aperçu la couleuvre qu'il cria
à son maître " Seigneur, tenez-la bien, il y a une
heure que je la poursuis pour la tuer ; c'est la plus fine
bête qui soit au monde, elle désole nos parterres.
" Léandre jeta encore les yeux sur la couleuvre, qui
était tachetée de mille couleurs extraordinaires,
et qui, le regardant toujours, ne remuait point pour se
défendre. " Puisque tu voulais la tuer, dit-il à
son jardinier, et qu'elle est venue se réfugier
auprès de moi, je te défends de lui faire aucun
mal, je veux la nourrir ; et quand elle aura quitté sa belle
peau, je la laisserai aller. " Il retourna chez lui, il la mit dans une
grande chambre dont il garda la clef ; il lui fit apporter du son, du
lait, des fleurs et des herbes pour la nourrir et pour la
réjouir : voilà une couleuvre fort heureuse ! Il
allait quelquefois la voir ; dès qu'elle l'apercevait, elle
venait au-devant de lui, rampant et faisant toutes les petites mines et
les airs gracieux dont une couleuvre est capable. Ce prince en
était surpris ; mais cependant il n'y faisait pas une grande
attention.
Toutes les dames de la cour étaient affligées de
son absence ; on ne parlait que de lui, on désirait son
retour. "Hélas ! disaient-elles, il n'y a plus de plaisirs
à la cour depuis que Léandre en est parti ; le
méchant Furibon en est cause. Faut-il qu'il lui veuille du
mal d'être plus aimable et plus aimé que lui ?
Faut-il que pour lui plaire il se défigure la taille et le
visage ? Faut-il que pour lui ressembler il se disloque les os, qu'il
se fende la bouche jusqu'aux oreilles, qu'il s'apetisse les yeux, qu'il
s'arrache le nez ? Voilà un petit magot bien injuste ! Il
n'aura jamais de joie en sa vie, car il ne trouvera personne qui ne
soit plus beau que lui. "
Quelque méchants que soient les princes, ils ont toujours
des flatteurs, et même les méchants en ont plus
que les autres. Furibon avait les siens : son pouvoir sur l'esprit de
la reine le faisait craindre. On lui conta ce que les dames disaient ;
il se mit dans une colère qui allait jusqu'à la
fureur. Il entra ainsi dans la chambre de la reine, et lui dit qu'il
allait se tuer à ses yeux, si elle ne trouvait le moyen de
faire périr Léandre. La reine, qui le
haïssait parce qu'il était plus beau que son singe
de fils, répliqua qu'il y avait longtemps qu'elle le
regardait comme un traître, qu'elle donnerait volontiers les
mains à sa mort ; qu'il fallait qu'il allât avec
ses plus confidents à la chasse, que Léandre y
viendrait, et qu'on lui apprendrait bien à se faire aimer de
tout le monde.
Furibon fut donc à la chasse ; quand Léandre
entendit des chiens et des cors dans ses bois, il monta à
cheval et vint voir qui c'était. Il demeura fort surpris de
la rencontre inopinée du prince ; il mit pied à
terre et le salua respectueusement ; il le reçut mieux qu'il
ne l'espérait, et lui dit de le suivre. Aussitôt
il se détourna, faisant signe aux assassins de ne pas
manquer leur coup. Il s'éloignait fort vite, lorsqu'un lion
d'une grandeur prodigieuse sortit du fond de sa caverne, et se
lançant sur lui, le jeta par terre. Ceux qui
l'accompagnaient prirent la fuite ; Léandre resta seul
à combattre ce furieux animal. Il fut à lui
l'épée la main, il hasarda d'en être
dévoré, et par sa valeur et son adresse il sauva
son plus cruel ennemi. Furibon s'était évanoui de
peur ; Léandre le secourut avec des soins merveilleux.
Lorsqu'il fut un peu revenu, il lui présenta son cheval pour
monter dessus ; tout autre qu'un ingrat aurait ressenti jusqu'au fond
du cœur des obligations si vives et si récentes et
n'aurait pas manqué de faire et de dire des merveilles.
Point du tout, il ne regarda pas seulement Léandre, et il ne
se servit de son cheval que pour aller chercher les assassins, auxquels
il ordonna de le tuer. Ils environnèrent Léandre,
et il aurait été infailliblement tué
s'il avait eu moins de courage. Il gagna un arbre, il s'y appuya pour
n'être pas attaqué par derrière, il
n'épargna aucun de ses ennemis, et combattit en homme
désespéré. Furibon, le croyant mort,
se hâta de venir pour se donner le plaisir de le voir ; mais
il eut un autre spectacle que celui auquel il s'attendait, tous ces
scélérats rendaient les derniers soupirs. Quand
Léandre le vit, il s'avança et lui dit :
"Seigneur, si c'est par votre ordre que l'on m'assassine, je suis
fâché de m'être défendu. -
Vous êtes un insolent, répliqua le prince en
colère ; si jamais vous paraissez devant moi, je vous ferai
mourir. "
Léandre ne lui répliqua rien ; il se retira fort
triste chez lui, et passa la nuit à songer à ce
qu'il devait faire, car il n'y avait pas d'apparence de tenir
tête au fils du roi. Il résolut de voyager par le
monde mais, étant près de partir, il se souvint
de la couleuvre ; il prit du lait et des fruits qu'il lui porta. En
ouvrant la porte, il aperçut une lueur extraordinaire qui
brillait dans un des coins de la chambre ; il y jeta les yeux, et fut
surpris de la présence d'une dame dont l'air noble et
majestueux ne laissait pas douter de la grandeur de sa naissance ; son
habit était de satin amarante, brodé de diamants
et de perles. Elle s’avança vers lui d'un air
gracieux et lui dit : " Jeune prince, ne cherchez point ici la
couleuvre que vous y avez apportée, elle n'y est plus ; vous
me trouvez à sa place pour vous payer ce qu'elle vous doit ;
mais il faut vous parler plus intelligiblement. Sachez que je suis la
fée Gentille, fameuse à cause des tours de
gaieté et de souplesse que je sais faire ; nous vivons cent
ans sans vieillir, sans maladies, sans chagrins et sans peines ; ce
terme expiré, nous devenons couleuvres pendant huit jours :
c'est ce temps seul qui nous est fatal, car alors nous ne pouvons plus
prévoir ni empêcher nos malheurs, et si l'on nous
tue, nous ne ressuscitons plus : ces huit jours expirés,
nous reprenons notre forme ordinaire, avec notre beauté,
notre pouvoir et nos trésors. Vous savez à
présent, seigneur, les obligations que je vous ai, il est
bien juste que je m'en acquitte ; pensez à quoi je peux vous
être utile, et comptez sur moi. "
Le jeune prince, qui n'avait point eu jusque-là de commerce
avec les fées, demeura si surpris qu'il fut longtemps sans
pouvoir parler. Mais, lui faisant une profonde
révérence : " Madame, dit-il, après
l'honneur que j'ai eu de vous servir, il me semble que je n'ai rien
à souhaiter de la fortune. - J'aurais bien du chagrin,
répliqua-t-elle, que vous ne me missiez pas en
état de vous être utile. Considérez que
je peux vous faire un grand roi, prolonger votre vie, vous rendre plus
aimable, vous donner des mines de diamants et des maisons pleines d'or
; je peux vous rendre excellent orateur, poète, musicien et
peintre ; je peux vous faire aimer des dames, augmenter votre esprit;
je peux vous faire lutin aérien, aquatique et terrestre. "
Léandre l'interrompit en cet endroit. "Permettez-moi,
madame, de vous demander, lui dit-il, à quoi me servirait
d'être lutin. - A mille choses utiles et
agréables, repartit la fée. Vous êtes
invisible quand il vous plaît ; vous traversez en un instant
le vaste espace de l'univers ; vous vous élevez sans avoir
des ailes ; vous allez au fond de la terre sans être mort ;
vous pénétrez les abîmes de la mer sans
vous noyer ; vous entrez partout, quoique les fenêtres et les
portes soient fermées ; et, dès que vous le jugez
à propos, vous vous laissez voir sous votre forme naturelle.
- Ah ! madame, s’écria-t-il, je choisis
d'être lutin ; je suis sur le point de voyager, j'imagine des
plaisirs infinis dans ce personnage, et je le
préfère à toutes les autres choses que
vous m'avez si généreusement offertes. - Soyez
lutin, répliqua Gentille en lui passant trois fois la main
sur les yeux et sur le visage ; soyez lutin aimé, soyez
lutin aimable, soyez lutin lutinant. " Ensuite elle l'embrassa et lui
donna un petit chapeau rouge, garni de deux plumes de perroquet. "Quand
vous l'ôterez, on vous verra. "
Léandre, ravi, enfonça le petit chapeau rouge sur
sa tête, et souhaita d'aller dans la forêt cueillir
des roses sauvages qu'il y avait remarquées. En
même temps son corps devint aussi léger que sa
pensée ; il se transporta dans la forêt, passant
par la fenêtre et voltigeant comme un oiseau ; il ne laissa
pas de sentir de la crainte lorsqu'il se vit si
élevé, et qu'il traversait la rivière
; il appréhendait de tomber dedans et que le pouvoir de la
fée n'eût pas celui de le garantir. Mais il se
trouva heureusement au pied du rosier ; il prit trois roses, et revint
sur-le-champ dans la chambre où la fée
était encore : il les lui présenta,
étant ravi que son petit coup d'essai eût si bien
réussi. Elle lui dit de garder ces roses ; qu'il y en avait
une qui lui fournirait tout l'argent dont il aurait besoin ; qu'en
mettant l'autre sur la gorge de sa maîtresse, il
connaîtrait si elle était fidèle, et
que la dernière l'empêcherait d'être
malade. Puis, sans attendre des remerciements, elle lui souhaita un
heureux voyage et disparut.
Il se réjouit infiniment du beau don qu'il venait d'obtenir.
" Aurais-je pu penser, disait-il que, pour avoir sauvé une
pauvre couleuvre des mains de mon jardinier, il m'en serait revenu des
avantages si rares et si grands? 0 que je vais me réjouir !
que je passerai d'agréables moments ! que je saurai de
choses ! Me voilà invisible ; je serai informé
des aventures les plus secrètes. " Il songea aussi qu'il se
ferait un ragoût sensible de prendre quelque vengeance de
Furibon. Il mit promptement ordre à ses affaires, et monta
sur le plus beau cheval de son écurie, appelé
Gris-de-lin, suivi de quelques-uns de ses domestiques vêtus
de sa livrée, pour que le bruit de son retour fût
plus tôt répandu.
Il faut savoir que Furibon, qui était un grand menteur,
avait dit que sans son courage Léandre l'aurait
assassiné à la chasse ; qu'il avait
tué tous ses gens, et qu'il voulait qu'on en fît
justice. Le roi, importuné par la reine, donna ordre qu'on
allât l'arrêter de sorte que, lorsqu'il vint d'un
air si résolu, Furibon en fut averti. Il était
trop timide pour l'aller chercher lui-même ; il courut dans
la chambre de sa mère, et lui dit que Léandre
venait d'arriver, qu'il la priait qu'on l'arrêtât.
La reine, diligente pour tout ce que pouvait désirer son
magot de fils, ne manqua pas d'aller trouver le roi, et le prince,
impatient de savoir ce qui serait résolu, la suivit sans
dire mot. Il s'arrêta à la porte, il en approcha
l'oreille, et releva ses cheveux pour mieux entendre.
Léandre entra dans la grande salle du palais avec le petit
chapeau rouge sur sa tête : le voilà devenu
invisible. Dès qu'il aperçut Furibon qui
écoutait, il prit un clou avec un marteau, il y attacha
rudement son oreille.
Furibon se désespère, enrage, frappe comme un fou
à la porte, poussant de hauts cris. La reine, à
cette voix, courut l'ouvrir ; elle acheva d'emporter l'oreille de son
fils ; il saignait comme si on l'eût
égorgé, et faisait une laide grimace. La reine
inconsolable le met sur ses genoux, porte la main à son
oreille, la baise et l'accommode. Lutin se saisit d'une
poignée de verges dont on fouettait les petits chiens du
roi, et commença d'en donner plusieurs coups sur les mains
de la reine et sur le museau de son fils : elle s'écrie
qu'on l'assassine, qu'on l'assomme. Le roi regarde, le monde accourt,
l'on n'aperçoit personne ; l'on dit tout bas que la reine
est folle, et que cela ne lui vient que de douleur de voir l'oreille de
Furibon arrachée. Le roi est le premier à le
croire, il l'évite quand elle veut l'approcher : cette
scène était fort plaisante. Enfin le bon Lutin
donne encore mille coups à Furibon, puis il sort de la
chambre, passe dans le jardin, et se rend visible. Il va hardiment
cueillir les cerises, les abricots, les fraises et les fleurs du
parterre de la reine : c'était elle seule qui les arrosait,
il y allait de la vie d'y toucher. Les jardiniers, bien surpris,
vinrent dire à leurs majestés que le prince
Léandre dépouillait les arbres de fruits et le
jardin de fleurs. " Quelle insolence ! s'écria la reine. Mon
petit Furibon ! mon cher poupard, oublie pour un moment ton mal
d'oreille, et cours vers ce scélérat ; prends nos
gardes, nos mousquetaires, nos gendarmes, nos courtisans ; mets-toi
à leur tête, attrape-le et fais-en une capilotade.
"
Furibon, animé par sa mère et suivi de mille
hommes bien armés, entre dans le jardin, et voit
Léandre sous un arbre qui lui jette une pierre dont il lui
casse le bras, et plus de cent oranges au reste de sa troupe. On voulut
courir vers Léandre, mais en même temps on ne le
vit plus. Il se glissa derrière Furibon qui était
déjà bien mal il lui passa une corde dans les
jambes, le voilà tombé sur le nez on le
relève et on le porte dans son lit bien malade.
Léandre, satisfait de cette vengeance, retourna
où ses gens l'attendaient ; il leur donna de l'argent et les
renvoya dans son château, ne voulant mener personne avec lui
qui pût connaître les secrets du petit chapeau
rouge et des roses. Il n'avait point déterminé
où il voulait aller ; il monta sur son beau cheval
appelé Gris-de-lin, et le laissa marcher à
l'aventure. Il traversa des bois, des plaines, des coteaux et des
vallées sans compte et sans nombre ; il se reposait de temps
en temps, mangeait et dormait, sans rencontrer rien digne de remarque.
Enfin il arriva dans une forêt, où il
s'arrêta pour se mettre un peu à l'ombre, car il
faisait grand chaud.
Au bout d'un moment il entendit soupirer et sangloter ; il regarda de
tous côtés, il aperçut un homme qui
courait, qui s'arrêtait, qui criait, qui se taisait, qui
s'arrachait les cheveux, qui se meurtrissait de coups ; il ne douta
point que ce ne fût quelque malheureux insensé. Il
lui parut bien fait et jeune ; ses habits avaient
été magnifiques, mais ils étaient tout
déchirés. Le prince, touché de
compassion, l'aborda : " Je vous vois dans un état, lui
dit-il, si pitoyable, que je ne peux m'empêcher de vous en
demander le sujet, en vous offrant mes services. - Ah ! seigneur,
répondit ce jeune homme, il n'y a plus de remède
à mes maux : c'est aujourd'hui que ma chère
maîtresse va être sacrifiée à
un vieux jaloux qui a beaucoup de bien, mais qui la rendra la plus
malheureuse personne du monde ! - Elle vous aime donc ? dit
Léandre. - Je puis m'en flatter, répliqua-t-il. -
Et dans quel lieu est-elle ? continua le prince. - Dans un
château au bout de cette forêt, répondit
l'amant. - Hé bien, attendez-moi, dit encore
Léandre, je vous en donnerai de bonnes nouvelles avant qu'il
soit peu. " En même temps il mit le petit chapeau rouge, et
se souhaita dans le château. Il n'y était pas
encore qu'il entendit l'agréable bruit de la symphonie. En
arrivant, tout retentissait de violons et d'instruments. Il entre dans
un grand salon rempli des parents et des amis du vieillard et de la
jeune demoiselle: rien n'était plus aimable qu'elle ; mais
la pâleur de son teint, la mélancolie qui
paraissait sur son visage et les larmes qui lui couvraient les yeux de
temps en temps marquaient assez sa peine.
Léandre était alors Lutin, il resta dans un coin
pour connaître une partie de ceux qui étaient
présents. Il vit le père et la mère de
cette jolie fille, qui la grondaient tout bas de la mauvaise mine
qu'elle faisait ; ensuite ils retournèrent à leur
place. Lutin se mit derrière la mère, et
s'approchant de son oreille, il lui dit: " Puisque tu contrains ta
fille de donner sa main à ce vieux magot, assure-toi
qu'avant huit jours tu en seras punie par ta mort." Cette femme,
effrayée d'entendre une voix et de n'apercevoir personne, et
encore plus de la menace qui lui était faite, jeta un grand
cri et tomba de son haut. Son mari lui demanda ce qu'elle avait. Elle
s'écria qu'elle était morte si le mariage de sa
fille s'achevait ; qu'elle ne le souffrirait pas pour tous les
trésors du monde. Le mari voulut se moquer d'elle, il la
traitait de visionnaire ; mais Lutin s'en approcha et lui dit : " Vieil
incrédule , si tu ne crois ta femme, il t'en
coûtera la vie ; romps l'hymen de ta fille et la donne
promptement à celui qu'elle aime. " Ces paroles produisirent
un effet admirable ; on congédia sur-le-champ le
fiancé, on lui dit qu'on ne rompait que par des ordres d'en
haut. Il en voulait douter et chicaner, car il était Normand
; mais Lutin lui fit un si terrible hou hou dans l'oreille qu'il en
pensa devenir sourd ; et pour l'achever, il lui marcha si fort sur ses
pieds goutteux qu'il les écrasa.
Ainsi on courut chercher l'amant du bois, qui continuait de se
désespérer. Lutin l'attendait avec mille
impatiences, et il n'y avait que sa jeune maîtresse qui
pût en avoir davantage. L'amant et la maîtresse
furent sur le point de mourir de joie ; le festin qui avait
été préparé pour les noces
du vieillard servit à celles de ces heureux amants ; et
Lutin, se délutinant, parut tout d'un coup à la
porte de la salle, comme un étranger qui était
attiré par le bruit de la fête. Dès que
le marié l'aperçut, il courut se jeter
à ses pieds, le nommant de tous les noms que sa
reconnaissance pouvait lui fournir. Il passa deux jours dans ce
château, et s'il avait voulu il les aurait ruinés,
car ils lui offrirent tout leur bien ; il ne quitta une si bonne
compagnie qu'avec regret.
Il continua son voyage, et se rendit dans une grande ville
où était une reine qui se faisait un plaisir de
grossir sa cour des plus belles personnes de son royaume.
Léandre en arrivant se fit faire le plus grand
équipage que l'on eût jamais vu ; mais aussi il
n'avait qu'à secouer sa rose, et l'argent ne manquait point.
Il est aisé de juger qu'étant beau, jeune,
spirituel, et surtout magnifique, la reine et toutes les princesses le
reçurent avec mille témoignages d'estime et de
considération.
Cette cour était des plus galantes ; n'y point aimer,
c'était se donner un ridicule : il voulut suivre la coutume,
et pensa qu'il se ferait un jeu de l'amour, et qu'en s'en allant il
laisserait sa passion comme son train. Il jeta les yeux sur une des
filles d'honneur de la reine, qu'on appelait la belle Blondine.
C'était une personne fort accomplie, mais si froide et si
sérieuse qu'il ne savait pas trop par où s'y
prendre pour lui plaire.
Il lui donnait des fêtes enchantées, le bal et la
comédie tous le soirs ; il lui faisait venir des
raretés des quatre parties du monde, tout cela ne pouvait la
toucher ; et plus elle lui paraissait indifférente, plus il
s'obstinait à lui plaire : ce qui l'engageait davantage,
c'est qu'il croyait qu'elle n'avait jamais rien aimé. Pour
être plus certain, il lui prit envie d'éprouver sa
rose ; il la mit en badinant sur la gorge de Blondine : en
même temps, de fraîche et d'épanouie
qu'elle était, elle devint sèche et
fanée. Il n'en fallut pas davantage pour faire
connaître à Léandre qu'il avait un
rival aimé ; il le ressentit vivement, et, pour en
être convaincu par ses yeux, il se souhaita le soir dans la
chambre de Blondine. Il y vit entrer un musicien de la plus
méchante mine qu'il est possible ; il lui hurla trois ou
quatre couplets qu'il avait faits pour elle, dont les paroles et la
musique étaient détestables ; mais elle s'en
récréait comme de la plus belle chose qu'elle
eût entendue de sa vie ; il faisait des grimaces de
possédé, qu'elle louait, tant elle
était folle de lui ; et enfin elle permit à ce
crasseux de lui baiser la main pour sa peine. Lutin outré se
jeta sur l'impertinent musicien, et le poussant rudement contre un
balcon, il le jeta dans le jardin, où il se cassa ce qui lui
restait de dents.
Si la foudre était tombée sur Blondine, elle
n'aurait pas été plus surprise ; elle crut que
c'était un esprit. Lutin sortit de la chambre sans se
laisser voir, et sur-le-champ il retourna chez lui, où il
écrivit à Blondine tous les reproches qu'elle
méritait. Sans attendre sa réponse il partit,
laissant son équipage à ses écuyers et
à ses gentilshommes ; il récompensa le reste de
ses gens. Il prit le fidèle Gris-de-lin et monta dessus,
bien résolu de ne plus aimer après un tel tour.
Léandre s'éloigna d'une vitesse
extrême. Il fut longtemps chagrin ; mais sa raison et
l'absence le guérirent. Il se rendit dans une autre ville,
où il apprit en arrivant qu'il y avait ce jour-là
une grande cérémonie pour une fille qu'on allait
mettre parmi les vestales, quoiqu'elle n'y voulût point
entrer. Le prince en fut touché ; il semblait que son petit
chapeau rouge ne lui devait servir que pour réparer les
torts publics et pour consoler les affligés. Il courut au
temple ; la jeune enfant était couronnée de
fleurs, vêtue de blanc, couverte de ses cheveux ; deux de ses
frères la conduisaient par la main, et sa mère la
suivait avec une grosse troupe d'hommes et de femmes ; la plus ancienne
des vestales attendait à la porte du temple. En
même temps Lutin cria à tue-tête : "
Arrêtez, arrêtez, mauvais frères,
mère inconsidérée, arrêtez,
le ciel s'oppose à cette injuste
cérémonie ! Si vous passez outre, vous serez
écrasés comme des grenouilles. " On regardait de
tous côtés sans voir d'où venaient ces
terribles menaces. Les frères dirent que c'était
l'amant de leur sœur qui s'était caché
au fond de quelque trou pour faire ainsi l'oracle ; mais Lutin en
colère prit un long bâton et leur en donna cent
coups. On voyait hausser et baisser le bâton sur leurs
épaules, comme un marteau dont on aurait frappé
l'enclume ; il n'y avait plus moyen de dire que les coups
n'étaient pas réels. La frayeur saisit les
vestales, elles s'enfuirent ; chacun en fit autant. Lutin resta avec la
jeune victime. Il ôta promptement son petit chapeau, et lui
demanda en quoi il pouvait la servir. Elle lui dit, avec plus de
hardiesse qu'on n'en aurait attendu d'une fille de son âge,
qu'il y avait un cavalier qui ne lui était pas
indifférent, mais qu'il lui manquait du bien ; il leur
secoua tant la rose de la fée Gentille qu'il leur laissa dix
millions : ils se marièrent et vécurent
très heureux.
La dernière aventure qu'il eut fut la plus
agréable. En entrant dans une grande forêt, il
entendit les cris plaintifs d'une jeune personne : il ne douta point
qu'on ne lui fît quelque violence ; il regarda de tous
côtés, et enfin il aperçut quatre
hommes bien armés qui emmenaient une fille qui paraissait
avoir treize ou quatorze ans. Il s'approcha au plus vite et leur cria :
" Que vous a fait cette enfant pour la traiter comme une esclave ? - Ha
! ha ! mon petit seigneur, dit le plus apparent de la troupe, de quoi
vous mêlez-vous ? - Je vous ordonne, ajouta
Léandre, de la laisser tout à l'heure. - Oui,
oui, nous n'y manquerons pas ", s'écrièrent-ils
en riant. Le prince en colère se jette par terre et met le
petit chapeau rouge, car il ne trouvait pas trop nécessaire
d'attaquer lui seul quatre hommes qui étaient assez forts
pour en battre douze.
Quand il eut son petit chapeau, bien fin qui l'aurait vu ; les voleurs
dirent : " Il a fui, ce n'est pas la peine de le chercher ; attrapons
seulement son cheval. " Il y en eut un qui resta avec la jeune fille
pour la garder, pendant que les trois autres coururent après
Gris-de-lin qui leur donnait bien de l'exercice: la petite fille
continuait de crier et de se plaindre. " Hélas ! ma belle
princesse, disait-elle, que j'étais heureuse dans votre
palais ! Comment pourrai-je vivre éloignée de
vous ? Si vous saviez ma triste aventure, vous enverriez vos amazones
après la pauvre Abricotine. " Léandre
l'écoutait et sans tarder il saisit le bras du voleur qui la
retenait, et l'attacha contre un arbre, sans qu'il eût le
temps ni la force de se défendre, car il ne voyait pas
même celui qui le liait. Aux cris qu'il fit, il y eut un de
ses camarades qui vint tout essoufflé et lui demanda qui
l'avait attaché. " Je n'en sais rien, dit-il, je n'ai vu
personne. - C'est pour t'excuser, dit l'autre ; mais je sais depuis
longtemps que tu n'es qu'un poltron, je vais te traiter comme tu le
mérites. " Il lui donna une vingtaine de coups
d'étrivière.
Lutin se divertissait fort à le voir crier ; puis,
s'approchant du second voleur, il lui prit les bras et l'attacha
vis-à-vis de son camarade. Il ne manqua pas alors de lui
dire : " Hé bien ! brave homme, qui vient donc de te
garrotter ? N'es-tu pas un grand poltron de l'avoir souffert ? "
L'autre ne disait mot, et baissait la tête de honte, ne
pouvant imaginer par quel moyen il avait été
attaché sans avoir vu personne.
Cependant Abricotine profita de ce moment pour fuir, sans savoir
même où elle allait. Léandre, ne la
voyant plus, appela trois fois Gris-de-lin, qui, se sentant
pressé d'aller trouver son maître, se
défit en deux coups de pieds des deux voleurs qui l'avaient
poursuivi ; il cassa la tête de l'un, et trois
côtes de l'autre. Il n'était plus question que de
rejoindre Abricotine, car elle avait paru fort jolie à Lutin
; il souhaita d'être où était cette
jeune fille. En même temps il y fut ; il la trouva si lasse,
si lasse, qu'elle s'appuyait contre les arbres, ne pouvant se soutenir.
Lorsqu'elle aperçut Gris-de-lin, qui venait si
gaillardement, elle s'écria : " Bon, bon, voici un joli
cheval qui reportera Abricotine au palais des plaisirs. " Lutin
l'entendait bien, mais elle ne le voyait pas. Il s'approche,
Gris-de-lin s'arrête, elle se jette dessus ; Lutin la serre
entre ses bras, et la met doucement devant lui. 0 qu'Abricotine eut de
peur de sentir quelqu'un et de ne voir personne ! Elle n'osait remuer,
elle fermait les yeux de crainte d'apercevoir un esprit ; elle ne
disait pas un pauvre petit mot. Le prince, qui avait toujours dans ses
poches les meilleures dragées du monde, lui en voulut mettre
dans la bouche, mais elle serrait les dents et les lèvres.
Enfin il ôta son petit chapeau, et lui dit : " Comment,
Abricotine, vous êtes bien timide de me craindre si fort :
c'est moi qui vous ai tirée de la main des voleurs. " Elle
ouvrit les yeux et le reconnut. " Ah ! seigneur, dit-elle, je vous dois
tout ! Il est vrai que j'avais grande peur d'être avec un
invisible. - Je ne suis point invisible, répliqua-t-il, mais
apparemment que vous aviez mal aux yeux, et que cela vous
empêchait de me voir. " Abricotine le crut, quoique
d'ailleurs elle eût beaucoup d'esprit. Après avoir
parlé quelque temps de choses indifférentes,
Léandre la pria de lui apprendre son âge, son
pays, et par quel hasard elle était tombée entre
les mains des voleurs. "Je vous ai trop d'obligation, dit-elle, pour
refuser de satisfaire votre curiosité ; mais, seigneur, je
vous supplie de songer moins à m'écouter
qu'à avancer notre voyage.
" Une fée dont le savoir n'a rien d'égal
s'entêta si fort d'un certain prince, qu'encore qu'elle
fût la première fée qui eût
eu la faiblesse d'aimer, elle ne laissa pas de l'épouser en
dépit de toutes les autres, qui lui
représentaient sans cesse le tort qu'elle faisait
à l'ordre de féerie : elles ne voulurent plus
qu'elle demeurât avec elles, et tout ce qu'elle put faire, ce
fut de se bâtir un grand palais proche de leur royaume. Mais
le prince qu'elle avait épousé se lassa d'elle :
il était au désespoir de ce qu'elle devinait tout
ce qu'il faisait. Dès qu'il avait le moindre penchant pour
une autre, elle lui faisait le sabbat, et rendait laide à
faire peur la plus jolie personne du monde.
" Ce prince, se trouvant gêné par
l'excès d'une tendresse si incommode, partit un beau matin
sur des chevaux de poste, et s'en alla bien loin, bien loin, se fourrer
dans un grand trou au fond d'une montagne, afin qu'elle ne
pût le trouver. Cela ne réussit pas ; elle le
suivit, et lui dit qu'elle était grosse, qu'elle le
conjurait de revenir à son palais, qu'elle lui donnerait de
l'argent, des chevaux, des chiens, des armes ; qu'elle ferait faire un
manège, un jeu de paume et un mail pour le divertir. Tout
cela ne put le persuader ; il était naturellement
opiniâtre et libertin. Il lui dit cent duretés ;
il l'appela vieille fée et loup-garou. " Tu es bien heureux,
lui dit-elle, que je sois plus sage que tu n'es fou : car je ferais de
toi, si je voulais, un chat criant éternellement sur les
gouttières, ou un vilain crapaud barbotant dans la boue, ou
une citrouille, ou une chouette ; mais le plus grand mal que je puisse
te faire, c'est de t'abandonner à ton extravagance. Reste
dans ton trou, dans ta caverne obscure avec les ours, appelle les
bergères du voisinage ; tu connaîtras avec le
temps la différence qu'il y a entre des gredines et des
paysannes, ou une fée comme moi, qui peut se rendre aussi
charmante qu'elle le veut. "
" Elle entra aussitôt dans son carrosse volant, et s'en alla
plus vite qu'un oiseau. Dès qu'elle fut de retour, elle
transporta son palais, elle en chassa les gardes et les officiers :
elle prit des femmes de race d'amazones ; elle les envoya autour de son
île pour y faire une garde exacte, afin qu'aucun homme n'y
pût entrer. Elle nomma ce lieu l'île des Plaisirs
tranquilles ; elle disait toujours qu'on n'en pouvait avoir de
véritables quand on faisait quelque
société avec les hommes : elle éleva
sa fille dans cette opinion. Il n'a jamais été
une plus belle personne : c'est la princesse que je sers ; et comme les
plaisirs règnent avec elle, on ne vieillit point dans son
palais : telle que vous me voyez, j'ai plus de deux cents ans. Quand ma
maîtresse fut grande, sa mère la fée
lui laissa son île ; elle lui donna des leçons
excellentes pour vivre heureuse : elle retourna dans le royaume de
féerie, et la princesse des Plaisirs tranquilles gouverne
son état d'une manière admirable.
" Il ne me souvient pas, depuis que je suis au monde, d'avoir vu
d'autres hommes que les voleurs qui m'avaient enlevée, et
vous, seigneur. Ces gens-là m'ont dit qu'ils
étaient envoyés par un certain laid et
malbâti, appelé Furibon, qui aime ma
maîtresse, et n'a jamais vu que son portrait. Ils
rôdaient autour de l'île sans oser y mettre le pied
: nos amazones sont trop vigilantes pour laisser entrer personne mais,
comme j'ai soin des oiseaux de la princesse, je laissai envoler son
beau perroquet, et dans la crainte d'être grondée,
je sortis imprudemment de l'île pour l'aller chercher ; ils
m'attrapèrent et m'auraient emmenée avec eux sans
votre secours.
- Si vous êtes sensible à la reconnaissance, dit
Léandre, ne puis-je pas espérer, belle
Abricotine, que vous me ferez entrer dans l'île des Plaisirs
tranquilles, et que je verrai cette merveilleuse princesse qui ne
vieillit point ? -Ah ! seigneur, lui dit-elle, nous serions perdus,
vous et moi, si nous faisions une telle entreprise ! Il vous doit
être aisé de vous passer d'un bien que vous ne
connaissez point ; vous n'avez jamais été dans ce
palais, figurez-vous qu'il n'y en a point. - Il n'est pas si facile que
vous le pensez, répliqua le prince, d'ôter de sa
mémoire les choses qui s'y placent agréablement ;
et je ne conviens pas avec vous que ce soit un moyen bien sûr
pour avoir des plaisirs tranquilles, d'en bannir absolument notre sexe.
- Seigneur répondit-elle, il ne m'appartient pas de
décider là-dessus ; je vous avoue même
que si tous les hommes vous ressemblaient, je serais bien d'avis que la
princesse fît d'autres lois ; mais puisque n'en ayant jamais
vu que cinq, j'en ai trouvé quatre si méchants,
je conclus que le nombre des mauvais est supérieur
à celui des bons, et qu'il vaut mieux les bannir tous. "
En parlant ainsi ils arrivèrent au bord d'une grosse
rivière. Abricotine sauta légèrement
à terre. " Adieu, seigneur, dit-elle au prince en lui
faisant une profonde révérence ; je vous souhaite
tant de bonheur que toute la terre soit pour vous l'île des
Plaisirs : retirez-vous promptement, crainte que nos amazones ne vous
aperçoivent. -Et moi, dit-il, belle Abricotine, je vous
souhaite un cœur sensible, afin d'avoir quelquefois part dans
votre souvenir. "
En même temps il s'éloigna et fut dans le plus
épais d'un bois qu'il voyait proche de la rivière
; il ôta la selle et la bride à Gris-de-lin, pour
qu'il pût se promener et paître l'herbe : il mit le
petit chapeau rouge, et se souhaita dans l'île des Plaisirs
tranquilles. Son souhait s'accomplit sur-le-champ, il se trouva dans le
lieu du monde le plus beau et le moins commun.
Le palais était d'or pur ; il s'élevait dessus
des figures de cristal et de pierreries, qui représentaient
le zodiaque et toutes les merveilles de la nature, les sciences et les
arts, les éléments, la mer et les poissons, la
terre et les animaux, les chasses de Diane avec ses nymphes, les nobles
exercices des amazones, les amusements de la vie champêtre,
les troupeaux des bergères et leurs chiens, les soins de la
vie rustique, l'agriculture, les moissons, les jardins, les fleurs, les
abeilles ; et parmi tant de différentes choses, il n'y
paraissait ni hommes, ni garçons, pas un pauvre petit amour.
La fée avait été trop en
colère contre son léger époux pour
faire grâce à son sexe infidèle.
" Abricotine ne m'a point trompé, dit le prince en
lui-même; l'on a banni de ces lieux jusqu'à
l'idée des hommes: voyons donc s'ils y perdent beaucoup. "
Il entra dans le palais, et rencontrait à chaque pas des
choses si merveilleuses que, lorsqu'il y avait une fois jeté
les yeux, il se faisait une violence extrême pour les en
retirer. L'or et les diamants étaient bien moins rares par
leurs qualités que par la manière dont ils
étaient employés. Il voyait de tous
côtés des jeunes personnes d'un air doux,
innocent, riantes et belles comme le beau jour. Il traversa un grand
nombre de vastes appartements : les uns étaient remplis de
ces beaux morceaux de la Chine dont l'odeur, jointe à la
bizarrerie des couleurs et des figures, plaisent infiniment ; d'autres
étaient de porcelaines si fines que l'on voyait le jour au
travers des murailles qui en étaient faites ; d'autres
étaient de cristal de roche gravé : il y en avait
d'ambre et de corail, de lapis, d'agate, de cornaline et celui de la
princesse était tout entier de grandes glaces de miroirs :
car on ne pouvait trop multiplier un objet si charmant.
Son trône était fait d'une seule perle
creusée en coquille où elle s'asseyait fort
commodément ; il était environné de
girandoles garnies de rubis et de diamants, mais c'était
moins que rien auprès de l'incomparable beauté de
la princesse. Son air enfantin avait toutes les grâces des
plus jeunes personnes, avec toutes les manières de celles
qui sont déjà formées. Rien
n'était égal à la douceur et
à la vivacité de ses yeux : il était
impossible de lui trouver un défaut. Elle souriait
gracieusement à ses filles d'honneur, qui
s'étaient ce jour-là vêtues en nymphes
pour la divertir.
Comme elle ne voyait point Abricotine, elle leur demanda où
elle était. Les nymphes répondirent qu'elles
l'avaient cherchée inutilement, qu'elle ne paraissait point.
Lutin, mourant d'envie de causer, prit un petit ton de voix de
perroquet (car il y en avait plusieurs dans la chambre), et dit : "
Charmante princesse, Abricotine reviendra bientôt ; elle
courait grand risque d'être enlevée, sans un jeune
prince qu'elle a trouvé. " La princesse demeura surprise de
ce que lui disait le perroquet, car il avait répondu
très juste. " Vous êtes bien joli, petit
perroquet, lui dit-elle, mais vous avez l'air de vous tromper, et quand
Abricotine sera venue, elle vous fouettera. -Je ne serai point
fouetté, répondit Lutin, contrefaisant toujours
le perroquet ; elle vous contera l'envie qu'avait cet
étranger de pouvoir venir dans ce palais pour
détruire dans votre esprit les fausses idées que
vous avez prises contre son sexe. - En vérité,
perroquet, s'écria la princesse, c'est dommage que vous ne
soyez pas tous les jours aussi aimable, je vous aimerais
chèrement. - Ah ! s'il ne faut que causer pour plaire,
répliqua Lutin, je ne cesserai pas un moment de parler. -
Mais, continua la princesse, ne jureriez-vous pas que perroquet est
sorcier ? - Il est bien plus amoureux que sorcier ", dit-il. Dans ce
moment Abricotine entra, et vint se jeter aux pieds de sa belle
maîtresse : elle lui apprit son aventure, et lui fit le
portrait du prince avec des couleurs fort vives et fort avantageuses.
" J'aurais haï tous les hommes, ajouta-t-elle, si je n'avais
pas vu celui-là. Ah ! madame, qu'il est charmant ! Son air
et toutes ses manières ont quelque chose de noble et
spirituel ; et comme tout ce qu'il dit plaît infiniment, je
crois que j'ai bien fait de ne le pas emmener. " La princesse ne
répliqua rien là-dessus, mais elle continua de
questionner Abricotine sur le prince: si elle ne savait point son nom,
son pays, sa naissance, d'où il venait, où il
allait ; et ensuite elle tomba dans une profonde rêverie.
Lutin examinait tout, et continuant de parler comme il avait
commencé : " Abricotine est une ingrate, madame, dit-il ; ce
pauvre étranger mourra de chagrin s'il ne vous voit pas. -
Hé bien, perroquet, qu'il en meure, répondit la
princesse en soupirant ; et puisque tu te mêles de raisonner
en personne d'esprit, et non pas en petit oiseau, je te
défends de me parler jamais de cet inconnu. "
Léandre était ravi de voir que le
récit d'Abricotine et celui du perroquet avaient fait tant
d'impression sur la princesse ; il la regardait avec un plaisir qui lui
fit oublier ses serments de n'aimer de sa vie : il n'y avait aussi
aucune comparaison à faire entre elle et la coquette
Blondine. " Est-ce possible, disait-il en lui-même, que ce
chef-d’œuvre de la nature, que ce miracle de nos
jours demeure éternellement dans une île, sans
qu'aucun mortel ose en approcher ! Mais, continuait-il, de quoi
m'importe que tous les autres en soient bannis, puisque j'ai le bonheur
d'y être, que je la vois, que je l'entends, que je l'admire,
et que je l'aime déjà éperdument !"
Il était tard, la princesse passa dans un salon de marbre et
de porphyre, où plusieurs fontaines jaillissantes
entretenaient une agréable fraîcheur.
Dès qu'elle fut entrée, la symphonie
commença, et l'on servit un souper somptueux. Il y avait
dans les côtés de la salle de longues
volières remplies d'oiseaux rares dont Abricotine prenait
soin.
Léandre avait appris dans ses voyages la manière
de chanter comme eux, il en contrefit même qui n'y
étaient pas. La princesse écoute, regarde,
s'émerveille, sort de table et s'approche. Lutin gazouille
la moitié plus fort et plus haut ; et prenant la voix d'un
serin de Canarie, il dit ces paroles, où il fit un air
impromptu :
Les plus beaux jours de la vie
S'écoulent sans agrément ;
Si l'amour n'est de la partie,
On les passe tristement :
Aimez, aimez tendrement,
Tout ici vous y convie ;
Faites le choix d'un amant,
L'amour même vous en prie.
La princesse, encore plus surprise, fit venir Abricotine, et lui
demanda si elle avait appris à chanter à
quelqu'un de ses serins. Elle lui dit que non, mais qu'elle croyait que
les serins pouvaient bien avoir autant d'esprit que les perroquets. La
princesse sourit, et s'imagina qu'Abricotine avait donné des
leçons à la gent volatile ; elle se remit
à table pour achever son souper.
Léandre avait assez fait de chemin pour avoir bon
appétit ; il s'approcha de ce grand repas, dont la seule
odeur réjouissait. La princesse avait un chat bleu fort
à la mode, qu'elle aimait beaucoup ; une de ses filles
d'honneur le tenait entre ses bras elle lui dit: " Madame, je vous
avertis que Bluet a faim. " On le mit à table avec une
petite assiette d'or, et dessus une serviette à dentelle
bien pliée : il avait un grelot d'or avec un collier de
perles, et, d'un air de raminagrobis, il commença
à manger. " Ho, ho, dit Lutin en lui-même, un gros
matou bleu, qui n’a peut-être jamais pris de
souris, et qui n'est pas assurément de meilleure maison que
moi, a l'honneur de manger avec ma belle princesse ! Je voudrais bien
savoir s'il l'aime autant que je le fais, et s'il est juste que je
n'avale que de la fumée quand il croque de bons morceaux. "
Il ôta tout doucement le chat bleu, il s’assit dans
le fauteuil et le mit sur lui. Personne ne voyait Lutin : comment
l'aurait-on vu ? il avait le petit chapeau rouge. La princesse mettait
perdreaux, cailleteaux, faisandeaux, sur l'assiette d'or de Bluet ;
perdreaux, cailleteaux, faisandeaux, disparaissaient en un moment ;
toute la cour disait: " jamais chat bleu n'a mangé d'un plus
grand appétit. " Il y avait des ragoûts excellents
; Lutin prenait une fourchette, et, tenant la patte du chat, il
tâtait aux ragoûts : il la tirait quelquefois un
peu trop fort ; Bluet n'entendait point raillerie, il miaulait et
voulait égratigner comme un chat
désespéré ; la princesse disait : "
Que l'on approche cette tourte ou cette fricassée au pauvre
Bluet voyez comme il crie pour en avoir ; " Léandre riait
tout bas d'une si plaisante aventure, mais il avait grande soif,
n'étant point accoutumé à faire de si
longs repas sans boire ; il attrapa un gros melon avec la patte du
chat, qui le désaltéra un peu ; et le souper
étant presque fini, il courut au buffet et prit deux
bouteilles d'un nectar délicieux.
La princesse entra dans son cabinet ; elle dit à Abricotine
de la suivre et de fermer la porte. Lutin marchait sur ses pas, et se
trouva en tiers sans être aperçu. La princesse dit
à sa confidente : " Avoue-moi que tu as
exagéré en me faisant le portrait de cet inconnu
; il n'est pas, ce me semble, possible qu'il soit si aimable. - Je vous
proteste, madame, répliqua-t-elle, que, si j'ai
manqué en quelque chose, c'est à n'en avoir pas
dit assez. " La princesse soupira et se tut pour un moment ; puis,
reprenant la parole: " Je te sais bon gré, dit-elle, de lui
avoir refusé de l'amener avec toi. - Mais, madame,
répondit Abricotine (qui était une franche
finette, et qui pénétrait
déjà les pensées de sa
maîtresse), quand il serait venu admirer les merveilles de
ces beaux lieux, quel mal vous en pouvait-il arriver ? Voulez-vous
être éternellement inconnue dans un coin du monde,
cachée au reste des mortels ? De quoi vous sert tant de
grandeur, de pompe, de magnificence, si elle n'est vue de personne ?
-Tais-toi, tais-toi, petite causeuse, dit la princesse, ne trouble
point l'heureux repos dont je jouis depuis six cents ans. Penses-tu
que, si je menais une vie inquiète et turbulente, j'eusse
vécu un si grand nombre d'années ? Il n'y a que
les plaisirs innocents et tranquilles qui puissent produire de tels
effets. N'avons-nous pas lu dans les plus belles histoires les
révolutions des plus grands états, les coups
imprévus d'une fortune inconstante, les désordres
inouïs de l'amour, les peines de l'absence ou de la jalousie ?
Qu'est-ce qui produit toutes ces alarmes et toutes ces afflictions ? le
seul commerce que les humains ont les uns avec les autres. Je suis,
grâce aux soins de ma mère, exempte de toutes ces
traverses ; je ne connais ni les amertumes du cœur, ni les
désirs inutiles, ni l'envie, ni l'amour, ni la haine. Ah!
vivons, vivons toujours avec la même indifférence
! "
Abricotine n'osa répondre ; la princesse attendit quelque
temps, puis elle lui demanda si elle n'avait rien à dire.
Elle répliqua qu'elle pensait qu'il était donc
bien inutile d'avoir envoyé son portrait dans plusieurs
cours, où il ne servirait qu'à faire des
misérables ; que chacun aurait envie de l'avoir, et que, n'y
pouvant réussir, ils se
désespéreraient. " Je t'avoue, malgré
cela, dit la princesse, que je voudrais que mon portrait
tombât entre les mains de cet étranger dont tu ne
sais pas le nom. - Hé ! madame, répondit-elle,
n'a-t-il pas déjà un désir assez
violent de vous voir ? Voudriez-vous l'augmenter ? - Oui,
s'écria la princesse, un certain mouvement de
vanité qui m'avait été inconnu
jusqu'à présent m'en fait naître
l'envie. " Lutin écoutait tout sans perdre un mot ; il y en
avait plusieurs qui lui donnaient de flatteuses espérances,
et quelques autres les détruisaient absolument.
Il était tard, la princesse entra dans sa chambre pour se
coucher. Lutin aurait bien voulu la suivre à sa toilette ;
mais, encore qu'il le pût, le respect qu'il avait pour elle
l'en empêcha ; il lui semblait qu'il ne devait prendre que
les libertés qu'elle aurait bien voulu lui accorder ; et sa
passion était si délicate et si
ingénieuse qu'il se tourmentait sur les plus petites choses.
Il entra dans un cabinet proche de la chambre de la princesse, pour
avoir au moins le plaisir de l'entendre parler. Elle demandait dans ce
moment à Abricotine si elle n'avait rien vu d'extraordinaire
dans son petit voyage. "Madame, lui dit-elle, j'ai passé par
une forêt où j'ai vu des animaux qui ressemblaient
à des enfants ; ils sautent et dansent sur les arbres comme
des écureuils ; ils sont fort laids, mais leur adresse est
sans pareille. - Ah ! que j'en voudrais avoir ! dit la princesse ;
s'ils étaient moins légers, on en pourrait
attraper. "
Lutin, qui avait passé par cette forêt, se douta
bien que c'étaient des singes. Aussitôt il s'y
souhaita ; il en prit une douzaine, de gros, de petits, et de plusieurs
couleurs différentes ; il les mit avec bien de la peine dans
un grand sac, puis se souhaita à Paris, où il
avait entendu dire que l'on trouvait tout ce qu'on voulait pour de
l'argent. Il fut acheter chez Dautel, qui est un curieux, un petit
carrosse tout d'or, où il fit atteler six singes verts, avec
de petits harnais de maroquin couleur de feu garnis d'or ; il alla
ensuite chez Brioché, fameux joueur de marionnettes, il y
trouva deux singes de mérite : le plus spirituel s'appelait
Briscambille, et l'autre Perceforêt, qui étaient
très galants et bien élevés : il
habilla Briscambille en roi, et le mit dans le carrosse ;
Perceforêt servait de cocher, les autres singes
étaient vêtus en pages ; jamais rien n'a
été plus gracieux. Il mit le carrosse et les
singes bottés dans le même sac ; et, comme la
princesse n'était pas encore couchée, elle
entendit dans sa galerie le bruit du petit carrosse, et ses nymphes
vinrent lui conter l'arrivée du roi des Nains. En
même temps le carrosse entra dans sa chambre avec le
cortège singenois ; et les singes de campagne ne laissaient
pas de faire des tours de passe-passe, qui valaient bien ceux de
Briscambille et de Perceforêt. Pour dire la
vérité, Lutin conduisait toute la machine : il
tira le magot du petit carrosse d'or, lequel tenait une boîte
couverte de diamants, qu'il présenta de fort bonne
grâce à la princesse. Elle l'ouvrit promptement,
et trouva dedans un billet, où elle lut ces vers :
Que de beautés ! que d'agréments !
Palais délicieux, que vous êtes charmant !
Mais vous ne l'êtes pas encore
Autant que celle que j'adore.
Bienheureuse tranquillité
Qui régnez dans ce lieu champêtre,
Je perds chez vous ma liberté,
Sans oser en parler ni me faire connaître !
Il est aisé de juger de sa surprise : Briscambille fit signe
à Perceforêt de venir danser avec lui. Tous les
fagotins si renommés n'approchent en rien de
l'habileté de ceux-ci. Mais la princesse,
inquiète de ne pouvoir deviner d'où venaient ces
vers, congédia les baladins plus tôt qu'elle
n'aurait fait, quoiqu'ils la divertissent infiniment, et qu'elle
eût fait d'abord des éclats de rire à
s'en trouver mal. Enfin elle s'abandonna tout entière
à ses réflexions, sans quelle pût
démêler un mystère si caché.
Léandre, content de l'attention avec laquelle ses vers
avaient été lus, et du plaisir que la princesse
avait pris à voir les singes, ne songea qu'à
prendre un peu de repos, car il en avait un grand besoin ; mais il
craignait de choisir un appartement occupé par quelqu'une
des nymphes de la princesse. Il demeura quelque temps dans la grande
galerie du palais, ensuite il descendit. Il trouva une porte ouverte ;
il entra sans bruit dans un appartement bas, le plus beau et le plus
agréable que l'on ait jamais vu : il y avait un lit de gaze
or et vert, relevé en festons avec des cordons de perles et
des glands de rubis et d'émeraudes. Il faisait
déjà assez de jour pour pouvoir admirer
l'extraordinaire magnificence de ce meuble. Après avoir bien
fermé la porte, il s'endormit ; mais le souvenir de sa belle
princesse le réveilla plusieurs fois, et il ne put
s'empêcher de pousser d'amoureux soupirs vers elle.
Il se leva de si bonne heure qu'il eut le temps de s'impatienter
jusqu'au moment qu'il pouvait la voir ; et, regardant de tous
côtés, il aperçut une toile
préparée et des couleurs ; il se souvint en
même temps de ce que sa princesse avait dit à
Abricotine sur son portrait ; et, sans perdre un moment (car il
peignait mieux que les plus excellents maîtres), il s'assit
devant un grand miroir, et fit son portrait ; il peignit dans un ovale
celui de la princesse, l'ayant si vivement dans son imagination qu'il
n'avait pas besoin de la voir pour cette première
ébauche ; il perfectionna ensuite l'ouvrage sur elle sans
qu'elle s'en aperçût. Et, comme c'était
l'envie de lui plaire qui le faisait travailler, jamais portrait n'a
été mieux fini ; il s'était peint un
genou en terre, soutenant le portrait de la princesse d'une main, et de
l'autre un rouleau où il y avait écrit :
Elle est mieux dans mon cœur.
Lorsqu'elle entra dans son cabinet, elle fut
étonnée d'y voir le portrait d'un homme ; elle y
attacha ses yeux avec une surprise d'autant plus grande qu'elle y
reconnut aussi le sien, et que les paroles qui étaient
écrites sur le rouleau lui donnaient une ample
matière de curiosité et de rêverie :
elle était seule dans ce moment, elle ne pouvait que juger
d'une aventure si extraordinaire ; mais elle se persuadait que
c'était Abricotine qui lui avait fait cette galanterie : il
ne lui restait qu'à savoir si le portrait de ce cavalier
était l'effet de son imagination, ou s'il avait un original
; elle se leva brusquement, et courut appeler Abricotine. Lutin
était déjà avec le petit chapeau rouge
dans le cabinet, fort curieux d'entendre ce qui s'allait passer.
La princesse dit à Abricotine de jeter les yeux sur cette
peinture, et de lui en dire son sentiment. Dès qu'elle l'eut
regardée, elle s'écria : " Je vous proteste,
madame, que c'est le portrait de ce généreux
étranger auquel je dois la vie. Oui, c'est lui, je n'en puis
douter ; voilà ses traits, sa taille, ses cheveux, et son
air. - Tu feins d'être surprise, dit la princesse en
souriant, mais c'est toi qui l'as mis ici. - Moi, madame ! reprit
Abricotine, je vous jure que je n'ai vu de ma vie ce tableau ;
serais-je assez hardie pour vous cacher une chose qui vous
intéresse ? Et par quel miracle serait-il entre mes mains ?
Je ne sais point peindre, il n'a jamais entré d'homme dans
ces lieux ; le voilà cependant peint avec vous. - Je suis
saisie de peur, dit la princesse ; il faut que quelque démon
l'ait apporté. - Madame, dit Abricotine, ne serait-ce point
l'amour ? Si vous le croyez comme moi, j'ose vous donner un conseil :
brûlons-le tout à l'heure. - Quel dommage, dit la
princesse en soupirant ; il me semble que mon cabinet ne peut
être mieux orné que par ce tableau. "
Autres contes de Marie-Catherine d'Aulnoy