Le nain jaune
Marie-Catherine d'Aulnoy
Il était une fois une reine à laquelle il ne
resta, de plusieurs enfants qu'elle avait eus, qu'une fille qui en
valait plus de mille : mais sa mère se voyant veuve, et
n'ayant rien au monde de si cher que cette jeune princesse, elle avait
une si terrible appréhension de la perdre, qu'elle ne la
corrigeait point de ses défauts ; de sorte que cette
merveilleuse personne, qui se voyait d'une beauté plus
céleste que mortelle, et destinée à
porter une couronne, devint si fière et si
entêtée de ses charmes naissants, qu'elle
méprisait tout le monde.
La reine sa mère aidait, par ses caresses et par ses
complaisances, à lui persuader qu'il n'y avait rien qui
pût être digne d'elle : on la voyait presque
toujours vêtue en Pallas ou en Diane, suivie des
premières dames de la cour habillées en nymphes ;
enfin, pour donner le dernier coup à sa vanité,
la reine la nomma Toute-Belle ; et, l'ayant fait peindre par les plus
habiles peintres, elle envoya son portrait chez plusieurs rois, avec
lesquels elle entretenait une étroite amitié.
Lorsqu'ils virent ce portrait, il n'y en eut aucun qui se
défendît du pouvoir inévitable de ses
charmes : les uns en tombèrent malades, les autres en
perdirent l'esprit, et les plus heureux arrivèrent en bonne
santé auprès d'elle ; mais sitôt
qu'elle parut, devinrent ses esclaves.
Il n'a jamais été une cour plus galante et plus
polie. Vingt rois, à l'envi, essayaient de lui plaire ; et
après avoir dépensé trois ou quatre
cents millions à lui donner seulement une fête,
lorsqu'ils en avaient tiré un " cela est joli", ils se
trouvaient trop récompensés. Les adorations qu'on
avait pour elle ravissaient la reine ; il n'y avait point de jour qu'on
ne reçût à sa cour sept ou huit mille
sonnets, autant d'élégies, de madrigaux et de
chansons, qui étaient envoyés par tous les
poètes de l'univers. Toute-Belle était l'unique
objet de la prose et de la poésie des auteurs de son temps :
l'on ne faisait jamais de feux de joie qu'avec ces vers, qui
pétillaient et brûlaient mieux qu'aucune sorte de
bois.
La princesse avait déjà quinze ans, personne
n'osait prétendre à l'honneur d'être
son époux, et il n'y avait personne qui ne
désirât de le devenir. Mais comment toucher un
cœur de ce caractère ? On se serait pendu cinq ou
six fois par jour pour lui plaire qu'elle aurait traité cela
de bagatelle. Ses amants murmuraient fort contre sa cruauté
; et la reine, qui voulait la marier, ne savait comment s'y prendre
pour l'y résoudre. " Ne voulez-vous pas, lui disait-elle
quelquefois, rabattre un peu de cet orgueil insupportable qui vous fait
regarder avec mépris tous les rois qui viennent à
notre cour : je veux vous en donner un, vous n'avez aucune complaisance
pour moi ?
- Je suis si heureuse, lui répondait Toute-Belle ;
permettez, madame, que je demeure dans une tranquille
indifférence ; si je l'avais une fois perdue, vous pourriez
en être fâchée. - Oui,
répliquait la reine, j'en serais fâchée
si vous aimiez quelque chose au-dessous de vous ; mais voyez ceux qui
vous demandent, et sachez qu'il n'y en a point ailleurs qui les valent.
"
Cela était vrai ; mais la princesse prévenue de
son mérite, croyait valoir encore mieux ; et peu
à peu, par un entêtement de rester fille, elle
commença de chagriner si fort sa mère, qu'elle se
repentit, mais trop tard, d'avoir eu tant de complaisance pour elle.
Incertaine de ce qu'elle devait faire, elle fut toute seule chercher
une célèbre fée, qu'on appelait la
fée du désert ; mais il n'était pas
aisé de la voir, car elle était gardée
par des lions. La reine y aurait été bien
empêchée, si elle n'avait pas su, depuis
longtemps, qu'il fallait leur jeter du gâteau fait de farine
de millet, avec du sucre candi et des œufs de crocodiles :
elle pétrit elle-même ce gâteau et le
mit dans un petit panier à son bras. Comme elle
était lasse d'avoir marché si longtemps, n'y
étant point accoutumée, elle se coucha au pied
d'un arbre pour prendre quelque repos ; insensiblement elle s'assoupit,
mais en se réveillant, elle trouva seulement son panier : le
gâteau n'y était plus ; et, pour comble de
malheur, elle entendit les grands lions venir, qui faisaient beaucoup
de bruit, car ils l'avaient sentie.
" Hélas ! que deviendrai-je ? s'écria-t-elle
douloureusement ; je serai dévorée. " Elle
pleurait, et n'ayant pas la force de faire un pas pour se sauver, elle
se tenait contre l'arbre où elle avait dormi : en
même temps elle entendit : " Chet, chet, hem, hem. " Elle
regarde de tous côtés, en levant les yeux, elle
aperçoit sur l'arbre un petit homme qui n'avait qu'une
coudée de haut, il mangeait des oranges et lui dit : " Oh !
reine, je vous connais bien, et je sais la crainte où vous
êtes que les lions ne vous dévorent ; ce n'est pas
sans raison que vous avez peur, car ils en ont
dévoré bien d'autres ; et pour comble de
disgrâce, vous n'avez point de gâteau. - Il faut me
résoudre à la mort, dit la reine en soupirant,
hélas j'y aurais moins de peine si ma chère fille
était mariée ! - Quoi, vous avez une fille ?
s'écria le Nain jaune (on le nommait ainsi à
cause de la couleur de son teint et de l'oranger où il
demeurait), vraiment, je m'en réjouis, car je cherche une
femme par terre et par mer ; voyez si vous me la voulez promettre, je
vous garantirai des lions, des tigres et des ours. " La reine le
regarda, et elle ne fut guère moins effrayée de
son horrible petite figure, qu'elle l'était
déjà des lions ; elle rêvait et ne lui
répondait rien.
" Quoi, vous hésitez, madame, lui cria-t-il, il faut que
vous n'aimiez guère la vie ? " En même temps la
reine aperçut les lions sur le haut d'une colline, qui
accouraient à elle ; ils avaient chacun deux
têtes, huit pieds, quatre rangs de dents, et leur peau
était aussi dure que l'écaille et aussi rouge que
du maroquin. A cette vue la pauvre reine, plus tremblante que la
colombe quand elle aperçoit un milan, cria de toute sa force
: " Monseigneur le Nain, Toute-Belle est à vous. - Oh !
dit-il d'un air dédaigneux, Toute-Belle est trop belle, je
n'en veux point, gardez-la. - Hé, monseigneur, continua la
reine affligée, ne la refusez pas, c'est la plus charmante
princesse de l'univers. - Hé bien, répliqua-t-il,
je l'accepte par charité ; mais souvenez-vous du don que
vous m'en faites. " Aussitôt l'oranger sur lequel il
était s'ouvrit, la reine se jeta dedans à corps
perdu ; il se referma, et les lions n'attrapèrent rien.
La reine était si troublée, qu'elle ne voyait pas
une porte ménagée dans cet arbre ; enfin, elle
l'aperçut et l'ouvrit; elle donnait dans un champ d'orties
et de chardons. Il était entouré d'un
fossé bourbeux, et un peu plus loin était une
maisonnette fort basse, couverte de paille : le Nain jaune en sortit
d'un air enjoué, il avait des sabots, une jaquette de bure
jaune, point de cheveux, de grandes oreilles, et tout l'air d'un petit
scélérat.
" Je suis ravi, dit-il à la reine, madame ma
belle-mère, que vous voyiez le petit château
où votre Toute-Belle vivra avec moi ; elle pourra nourrir de
ses orties et de ses chardons, un âne qui la portera
à la promenade, elle se garantira sous ce rustique toit de
l'injure des saisons, elle boira de cette eau et mangera quelques
grenouilles qui s'y nourrissent grassement ; enfin elle m'aura jour et
nuit auprès d'elle, beau, dispos et gaillard comme vous me
voyez ; car je serais bien fâché que son ombre
l'accompagnât mieux que moi. "
L'infortunée reine, considérant tout d'un coup la
déplorable vie que ce nain promettait à sa
chère fille, et ne pouvant soutenir une idée si
terrible, tomba de sa hauteur sans connaissance et sans avoir eu la
force de lui répondre un mot : mais pendant qu'elle
était ainsi, elle fut rapportée dans son lit bien
proprement avec les plus belles cornettes de nuit et la fontange du
meilleur air qu'elle eût mises de ses jours. La reine
s'éveilla et se souvint de ce qui lui était
arrivé ; elle n'en crut rien du tout, car se trouvant dans
son palais au milieu de ses dames, sa fille à ses
côtés, il n'y avait guère d'apparence
qu'elle eût été au désert,
qu'elle y eût couru de si grands périls, et que le
nain l'en eût tirée à des conditions si
dures, que de lui donner Toute-Belle. Cependant ces cornettes d'une
dentelle rare, et le ruban, l'étonnaient autant que le
rêve qu'elle croyait avoir fait, et dans l'excès
de son inquiétude, elle tomba dans une mélancolie
si extraordinaire, qu'elle ne pouvait presque plus ni parler, ni
manger, ni dormir.
La princesse, qui l'aimait de tout son cœur, s'en
inquiéta beaucoup ; elle la supplia plusieurs fois de lui
dire ce qu'elle avait : mais la reine cherchant des
prétextes, lui répondait, tantôt que
c'était l'effet de sa mauvaise santé, et
tantôt que quelqu'un de ses voisins la menaçait
d'une grande guerre. Toute-Belle voyait bien que ses
réponses étaient plausibles, mais que dans le
fond il y avait autre chose, et que la reine s'étudiait
à le lui cacher. N'étant plus maîtresse
de son inquiétude, elle prit la résolution
d'aller trouver la fameuse fée du désert, dont le
savoir faisait grand bruit partout ; elle avait aussi envie de lui
demander son conseil pour demeurer fille ou pour se marier, car tout le
monde la pressait fortement de choisir un époux : elle prit
soin de pétrir elle-même le gâteau qui
pouvait apaiser la fureur des lions ; et faisant semblant de se coucher
le soir de bonne heure, elle sortit par un petit degré
dérobé, le visage couvert d'un grand voile blanc
qui tombait jusqu'à ses pieds ; et ainsi seule elle
s'achemina vers la grotte où demeurait cette habile
fée.
Mais en arrivant à l'oranger fatal dont j'ai
déjà parlé, elle le vit si couvert de
fruits et de fleurs, qu'il lui prit envie d'en cueillir ; elle posa sa
corbeille par terre, et prit des oranges qu'elle mangea. Quand il fut
question de retrouver sa corbeille et son gâteau, il n'y
avait plus rien ; elle s'inquiète, elle s'afflige, et voit
tout d'un coup auprès d'elle l'affreux petit nain dont j'ai
déjà parlé. " Qu'avez-vous, la belle
fille, qu'avez-vous à pleurer ? lui dit-il. -
Hélas ! qui ne pleurerait, répondit-elle ; j'ai
perdu mon panier et mon gâteau, qui m'étaient si
nécessaires pour arriver à bon port chez la
fée du désert. - Hé ! que lui
voulez-vous, belle fille ? dit ce petit magot, je suis son parent, son
ami, et pour le moins aussi habile qu'elle ? - La reine ma
mère, répliqua la princesse, est
tombée depuis quelque temps dans une affreuse tristesse, qui
me fait tout craindre pour sa vie ; j'ai dans l'esprit que j'en suis
peut-être la cause, car elle souhaite de me marier ; je vous
avoue que je n'ai encore rien trouvé digne de moi; toutes
ces raisons m'engagent à vouloir parler à la
fée. - N'en prenez point la peine, princesse, lui dit le
nain, je suis plus propre qu'elle à vous éclairer
sur ces choses. La reine votre mère a du chagrin de vous
avoir promise en mariage. - La reine m'a promise ! dit-elle en
l'interrompant. Ah ! sans doute, vous vous trompez, elle me l'aurait
dit, et j'y ai trop d'intérêt, pour qu'elle
m'engage sans mon consentement. - Belle princesse, lui dit le nain en
se jetant tout d'un coup à ses genoux, je me flatte que ce
choix ne vous déplaira point, quand je vous aurai dit que
c'est moi qui suis destiné à ce bonheur. - Ma
mère vous veut pour son gendre, s'écria
Toute-Belle en reculant quelques pas, est-il une folie semblable
à la vôtre ? - Je me soucie fort peu, dit le nain
en colère, de cet honneur : voici les lions qui
s'approchent, en trois coups de dents ils m'auront vengé de
votre injuste mépris. "
En même temps la pauvre princesse les entendit qui venaient
avec de longs hurlements. " Que vais-je devenir ?
s'écria-t-elle. Quoi, je finirai donc ainsi mes beaux jours
? " Le méchant nain la regardait, et riant
dédaigneusement : " Vous aurez au moins la gloire de mourir
fille, lui dit-il, et de ne pas mésallier votre
éclatant mérite avec un misérable nain
tel que moi. - De grâce, ne vous fâchez pas, lui
dit la princesse en joignant ses belles mains, j'aimerais mieux
épouser tous les nains de l'univers, que de périr
d'une manière si affreuse.
- Regardez-moi bien, princesse, avant que de me donner votre parole,
répliqua-t-il, car je ne prétends pas vous
surprendre. - Je vous ai regardé de reste, lui dit-elle, les
lions approchent, ma frayeur augmente ; sauvez-moi, sauvez-moi, ou la
peur me fera mourir. "
Effectivement elle n'avait pas achevé ces mots qu'elle tomba
évanouie ; et sans savoir comment, elle se trouva dans son
lit avec le plus beau linge du monde, les plus beaux rubans, et une
petite bague faite d'un seul cheveu roux, qui tenait si fort, qu'elle
se serait plutôt arraché la peau, qu'elle ne
l'aurait ôtée de son doigt.
Quand la princesse vit toutes ces choses, et qu'elle se souvint de ce
qui s'était passé la nuit, elle tomba dans une
mélancolie qui surprit et qui inquiéta toute la
cour ; la reine en fut plus alarmée que personne, elle lui
demanda cent et cent fois ce qu'elle avait : elle s'opiniâtre
à lui cacher son aventure. Enfin, les états du
royaume, impatients de voir leur princesse mariée,
s'assemblèrent et vinrent ensuite trouver la reine pour la
prier de lui choisir au plus tôt un époux. Elle
répliqua qu'elle ne demandait pas mieux, mais que sa fille y
témoignait tant de répugnance, qu'elle leur
conseillait de l'aller trouver et de la haranguer : ils y furent
sur-le-champ. Toute-Belle avait bien rabattu de sa fierté
depuis son aventure avec le Nain jaune ; elle ne comprenait pas de
meilleur moyen pour se tirer d'affaire que de se marier à
quelque grand roi, contre lequel ce petit magot ne serait pas en
état de disputer une conquête si glorieuse. Elle
répondit donc plus favorablement que l'on ne l'avait
espéré, qu'encore qu'elle se fût
estimée heureuse de rester fille toute sa vie, elle
consentirait à épouser le roi des mines d'or :
c'était un prince très puissant et
très bien fait, qui l'aimait avec la dernière
passion depuis quelques années, et qui, jusqu'alors, n'avait
pas eu lieu de se flatter d'aucun retour.
Il est aisé de juger de l'excès de sa joie,
lorsqu'il apprit de si charmantes nouvelles, et de la fureur de tous
ses rivaux, de perdre pour toujours une espérance qui
nourrissait leur passion : mais Toute-Belle ne pouvait pas
épouser vingt rois ; elle avait eu bien de la peine d'en
choisir un, car sa vanité ne se démentait point,
et elle était fort persuadée que personne au
monde ne pouvait lui être comparable.
L'on prépara toutes les choses nécessaires pour
la plus grande fête de l'univers : le roi des mines d'or fit
venir des sommes si prodigieuses, que toute la mer était
couverte des navires qui les apportaient : l'on envoya dans les cours
les plus polies et les plus galantes, et particulièrement
à celle de France, pour avoir ce qu'il y avait de plus rare,
afin de parer la princesse ; elle avait moins besoin qu'une autre des
ajustements qui relèvent la beauté : la sienne
était si parfaite qu'il ne s'y pouvait rien ajouter, et le
roi des mines d'or, se voyant sur le point d'être heureux, ne
quittait plus cette charmante princesse.
L'intérêt qu'elle avait à le
connaître, l'obligea de l'étudier avec soin ; elle
lui découvrit tant de mérite, tant d'esprit, des
sentiments si vifs et si délicats, enfin une si belle
âme dans un corps si parfait, qu'elle commença de
ressentir pour lui une partie de ce qu'il ressentait pour elle. Quels
heureux moments pour l'un et pour l'autre, lorsque dans les plus beaux
jardins du monde, ils se trouvaient en liberté de se
découvrir toute leur tendresse : ces plaisirs
étaient souvent secondés par ceux de la musique.
Le roi, toujours galant et amoureux, faisait des vers et des chansons
pour la princesse : en voici une qu'elle trouva fort
agréable.
Ces bois, en vous voyant, sont parés de feuillages,
Et ces prés font briller leurs charmantes couleurs.
Le zéphir sous vos pas fait éclore les fleurs ;
Les oiseaux amoureux redoublent leurs ramages ;
Dans ce charmant séjour
Tout rit, tout reconnaît la fille de l'amour.
L'on était au comble de la joie. Les rivaux du roi,
désespérés de sa bonne fortune,
avaient quitté la cour ; ils étaient
retournés chez eux accablés de la plus vive
douleur, ne pouvant être témoins du mariage de
Toute-Belle ; ils lui dirent adieu d'une manière si
touchante, qu'elle ne put s'empêcher de les plaindre. " Ah !
madame, lui dit le roi des mines d'or, quel larcin me faites-vous
aujourd'hui ? Vous accordez votre pitié à des
amants qui sont trop payés de leurs peines par un seul de
vos regards. - Je serais fâchée,
répliqua Toute-Belle, que vous fussiez insensible
à la compassion que j'ai témoignée aux
princes qui me perdent pour toujours, c'est une preuve de votre
délicatesse dont je vous tiens compte : mais, seigneur, leur
état est si différent du vôtre ; vous
devez être si content de moi, ils ont si peu de sujet de s'en
louer, que vous ne devez pas pousser plus loin votre jalousie. " Le roi
des mines d'or, tout confus de la manière obligeante dont la
princesse prenait une chose qui pouvait la chagriner, se jeta
à ses pieds, et lui baisant les mains, il lui demanda mille
fois pardon.
Enfin, ce jour tant attendu et tant souhaité arriva : tout
étant prêt pour les noces de Toute-Belle, les
instruments et les trompettes annoncèrent par toute la ville
cette grande fête ; l'on tapissa les rues, elles furent
jonchées de fleurs, le peuple en foule accourut dans la
grande place du palais ; la reine ravie, s'était
à peine couchée, et elle se leva plus matin que
l'aurore pour donner les ordres nécessaires, et pour choisir
les pierreries dont la princesse devait être parée
; ce n'était que diamants jusqu'à ses souliers,
ils en étaient faits, sa robe de brocart d'argent
était chamarrée d'une douzaine de rayons du
soleil que l'on avait achetés bien cher ; mais aussi rien
n'était plus brillant, et il n'y avait que la
beauté de cette princesse qui pût être
plus éclatante : une riche couronne ornait sa
tête, ses cheveux flottaient jusqu'à ses pieds, et
la majesté de sa taille se faisait distinguer au milieu de
toutes les dames qui l'accompagnaient. Le roi des mines d'or
n'était pas moins accompli ni moins magnifique : sa joie
paraissait sur son visage et dans toutes ses actions ; personne ne
l'abordait qui ne s'en retournât chargé de ses
libéralités, car il avait fait arranger autour de
sa salle des festins, mille tonneaux remplis d'or, et de grands sacs de
velours en broderie de perles, que l'on remplissait de pistoles ;
chacun en pouvait tenir cent mille : on les donnait
indifféremment à ceux qui tendaient la main ; de
sorte que cette petite cérémonie, qui
n'était pas une des moins utiles et des moins
agréables de la noce, y attira beaucoup de personnes qui
étaient peu sensibles à tous les autres plaisirs.
La reine et la princesse s'avançaient pour sortir avec le
roi, lorsqu'elles virent entrer dans une longue galerie où
elles étaient, deux gros coqs d'Inde qui
traînaient une boîte fort mal faite ; il venait
derrière eux une grande vieille, dont l'âge
avancé et la décrépitude ne surprirent
pas moins que son extrême laideur ; elle s'appuyait sur une
béquille, elle avait une fraise de taffetas noir, un
chaperon de velours rouge, un vertugadin en guenille ; elle fit trois
tours avec les coqs d'Inde sans dire une parole, puis
s'arrêtant au milieu de la galerie, et branlant sa
béquille d'une manière menaçante : "
Ho, ho, reine, ho, ho, princesse, s'écria-t-elle, vous
prétendez donc fausser impunément la parole que
vous avez donnée à mon ami le Nain jaune ; je
suis la fée du désert ; sans lui, sans son
oranger, ne savez-vous pas que mes grands lions vous auraient
dévorées ? L'on ne souffre pas dans le royaume de
féerie de telles insultes ; songez promptement à
ce que vous voulez faire, car je jure par mon escoffion que vous
l'épouserez, ou que je brûlerai ma
béquille. - Ah ! princesse, dit la reine en pleurant,
qu'est-ce que j'apprends, qu'avez-vous promis ? - Ah ! ma
mère, répliqua douloureusement Toute-Belle,
qu'avez-vous promis vous-même ? " Le roi des mines d'or,
indigné de ce qui se passait, et que cette
méchante vieille vînt s'opposer à sa
félicité, s'approcha d'elle
l'épée à la main, et la portant
à sa gorge : " Malheureuse, lui dit-il,
éloigne-toi de ces lieux pour jamais ou la perte de ta vie
me vengera de ta malice ".
Il eut à peine prononcé ces mots, que le dessus
de la boîte sauta jusqu'au plancher avec un bruit affreux, et
l'on en vit sortir le Nain jaune monté sur un gros chat
d'Espagne, qui vint se mettre entre le fée du
désert et le roi des mines d'or. " Jeune
téméraire, lui dit- il, ne pense pas outrager
cette illustre fée ; c'est à moi seul que tu as
affaire, je suis ton rival, je suis ton ennemi ; l'infidèle
princesse qui veut se donner à toi m'a donné sa
parole, et reçu la mienne ; regarde si elle n'a pas une
bague d'un de mes cheveux ; tâche de la lui ôter,
et tu verras par ce petit essai que ton pouvoir est moindre que le
mien. - Misérable monstre, lui dit le roi, as-tu bien la
témérité de te dire l'adorateur de
cette divine princesse, et de prétendre à une
possession si glorieuse ? Songes-tu que tu es un magot, dont l'hideuse
figure fait mal aux yeux, et que je t'aurais déjà
ôté la vie, si tu étais digne d'une
mort si glorieuse. " Le Nain jaune offensé jusqu'au fond de
l'âme, appuya l'éperon dans le ventre de son chat,
qui commença un miaulis épouvantable, et sautant
de-çà et de-là, il faisait peur
à tout le monde, hors au brave roi, qui serrait le nain de
près, quand il tira un large coutelas dont il
était armé ; et, défiant le roi au
combat, il descendit dans la place du palais avec un bruit
étrange.
Le roi courroucé le suivit à grands pas. A peine
furent-ils vis-à-vis l'un de l'autre et de toute la cour sur
des balcons, que le soleil devenant tout d'un coup aussi rouge que s'il
eût été ensanglanté, il
s'obscurcit à tel point, qu'à peine se voyait-on
: le tonnerre et les éclairs semblaient vouloir
abîmer le monde ; et les deux coqs d'Inde parurent aux
côtés du mauvais nain, comme deux
géants plus hauts que des montagnes, qui jetaient le feu par
la bouche et par les yeux, avec une telle abondance, que l'on
eût cru que c'était une fournaise ardente. Toutes
ces choses n'auraient point été capables
d'effrayer le cœur magnanime du jeune monarque ; il marquait
une intrépidité dans ses regards et dans ses
actions, qui rassurait tous ceux qui s'intéressaient
à sa conservation, et qui embarrassait peut-être
bien le Nain jaune : mais son courage ne fut pas à
l'épreuve de l'état où il
aperçut sa chère princesse, lorsqu'il vit la
fée du désert, coiffée en Tisiphone,
sa tête couverte de longs serpents, montée sur un
griffon ailé, armée d'une lance dont elle la
frappa si rudement, qu'elle la fit tomber entre les bras de la reine
toute baignée de son sang. Cette tendre mère,
plus blessée du coup que sa fille ne l'avait
été, poussa des cris, et fit des plaintes que
l'on ne peut représenter. Le roi perdit alors son courage et
sa raison ; il abandonna le combat, et courut vers la princesse pour la
secourir, ou pour expirer avec elle : mais le Nain jaune ne lui laissa
pas le temps de s'en approcher, il s'élança avec
son chat espagnol dans le balcon où elle était ;
il l'arracha des mains de la reine et de celles de toutes les dames,
puis sautant sur le toit du palais, il disparut avec sa proie.
Le roi, confus et immobile, regardait avec le dernier
désespoir une aventure si extraordinaire, et à
laquelle il était assez malheureux de ne pouvoir apporter
aucun remède ; quand pour comble de disgrâce, il
sentit que ses yeux se couvraient, qu'ils perdaient la
lumière, et que quelqu'un d'une force extraordinaire
l'emportait dans le vaste espace de l'air. Que de disgrâces !
Amour, cruel amour, est-ce ainsi que tu traites ceux qui te
reconnaissent pour leur vainqueur ?
Cette mauvaise fée du désert, qui
était venue avec le Nain jaune pour le seconder dans
l'enlèvement de la princesse, eut à peine vu le
roi des mines d'or, que son cœur barbare devenant sensible au
mérite de ce jeune prince, elle en voulut faire sa proie, et
l'emporta au fond d'une affreuse caverne, où elle le chargea
de chaînes qu'elle avait attachées à un
rocher ; elle espérait que la crainte d'une mort prochaine
lui ferait oublier Toute-Belle, et l'engagerait de faire ce qu'elle
voudrait. Dès qu'elle fut arrivée, elle lui
rendit la vue, sans lui rendre la liberté, et empruntant de
l'art de féerie les grâces et les charmes que la
nature lui avait refusés, elle parut devant lui comme une
aimable nymphe que le hasard conduisait dans ces lieux.
" Que vois-je ? s'écria-t-elle, quoi, c'est vous, prince
charmant ; quelle infortune vous accable et vous retient dans un si
triste séjour ? " Le roi déçu par des
apparences si trompeuses, lui répliqua : " Hélas
! belle nymphe, j'ignore ce que me veut la furie infernale qui m'a
conduit ici ; bien qu'elle m'ait ôté l'usage de
mes yeux, lorsqu'elle m'a enlevé, et qu'elle n'ait point
paru depuis, je n'ai pas laissé de reconnaître au
son de sa voix que c'est la fée du désert. - Ah !
seigneur, s'écria la fausse nymphe, si vous êtes
entre les mains de cette femme, vous n'en sortirez point
qu'après l'avoir épousée ; elle a fait
ce tour à plus d'un héros, et c'est la personne
du monde la moins traitable sur ses entêtements. " Pendant
qu'elle feignait de prendre beaucoup de part à l'affliction
du roi, il aperçut les pieds de la nymphe, qui
étaient semblables à ceux d'un griffon :
c'était toujours à cela qu'on reconnaissait la
fée dans ses différentes métamorphoses
car à l'égard de ce griffonnage, elle ne pouvait
le changer.
Le roi n'en témoigna rien, et lui parlant sur un ton de
confidence : " Je ne sens aucune aversion, lui dit-il, pour la
fée du désert, mais il ne m'est pas supportable
qu'elle protège le Nain jaune contre moi, et qu'elle me
tienne enchaîné comme un criminel. Qui lui ai-je
fait ? J'ai aimé une princesse charmante : mais si elle me
rend ma liberté, je sens bien que la reconnaissance
m'engagera à n'aimer qu'elle. - Parlez-vous
sincèrement ? lui dit la nymphe déçue.
- N'en doutez pas, répliqua le roi, je ne sais point l'art
de feindre, et je vous avoue qu'une fée peut flatter
davantage ma vanité, qu'une simple princesse ; mais quand je
devrais mourir d'amour pour elle, je lui témoignerai
toujours de la haine, jusqu'à ce que je sois
maître de ma liberté. "
La fée du désert, trompée par ces
paroles, prit la résolution de transporter le roi dans un
lieu aussi agréable que cette solitude était
affreuse, de manière, que l'obligeant à monter
dans son chariot où elle avait attaché des
cygnes, au lieu de chauves-souris qui le conduisaient ordinairement,
elle vola d'un pôle à l'autre.
Mais que devint ce prince, lorsqu'en traversant ainsi le vaste espace
de l'air, il aperçut sa chère princesse dans un
château tout d'acier, dont les murs frappés par
les rayons du soleil, faisaient des miroirs ardents qui
brûlaient tous ceux qui voulaient en approcher ; elle
était dans un bocage, couchée sur le bord d'un
ruisseau, une de ses mains sous sa tête, et de l'autre elle
semblait essuyer ses larmes : comme elle levait les yeux vers le ciel,
pour lui demander quelque secours, elle vit passer le roi avec la
fée du désert, qui ayant employé l'art
de féerie où elle était experte, pour
paraître belle aux yeux du jeune monarque, parut en effet
à ceux de la princesse la plus merveilleuse personne du
monde. " Quoi ! s'écria-t-elle, ne suis-je donc pas assez
malheureuse dans cet inaccessible château, où
l'affreux Nain jaune m'a transportée ? Faut-il que pour
comble de disgrâce le démon de la jalousie vienne
me persécuter ? Faut-il que par une aventure si
extraordinaire, j'apprenne l'infidélité du roi de
mines d'or ? Il a cru, en me perdant de vue, être affranchi
de tous les serments qu'il m'a faits. Mais qui est cette redoutable
rivale, dont la fatale beauté surpasse la mienne ? "
Pendant qu'elle parlait ainsi, l'amoureux roi ressentit une peine
mortelle de s'éloigner avec tant de vitesse du cher objet de
ses vœux. S'il avait moins connu le pouvoir de la
fée, il aurait tout tenté pour se
séparer d'elle, soit en lui donnant la mort, ou par quelque
autre moyen que son amour et son courage lui auraient fourni : mais que
faire contre une personne si puissante ? Il n'y avait que le temps et
l'adresse qui pussent le retirer de ses mains.
La fée avait aperçu Toute-Belle, et cherchait
dans les yeux du roi à pénétrer
l'effet que cette vue aurait produit sur son cœur. " Personne
ne peut mieux que moi vous apprendre, lui dit-il, ce que vous voulez
savoir : la rencontre imprévue d'une princesse malheureuse,
et pour laquelle j'avais de l'attachement, avant d'en prendre pour
vous, m'a un peu ému ; mais vous êtes si fort
au-dessus d'elle dans mon esprit, que j'aimerais mieux mourir que de
vous faire une infidélité. - Ah ! prince, lui
dit-elle, puis-je me flatter de vous avoir inspiré des
sentiments si avantageux en ma faveur ? - Le temps vous en convaincra,
madame, lui dit- il ; mais si vous vouliez me convaincre que j'ai
quelque part dans vos bonnes grâces, ne me refusez point
votre secours pour Toute-Belle.
- Pensez-vous à ce que vous me demandez ? lui dit la
fée, en fronçant le sourcil, et le regardant de
travers. Vous voulez que j'emploie ma science contre le Nain jaune, qui
est mon meilleur ami ; que je retire de ses mains une orgueilleuse
princesse, que je ne puis regarder que comme ma rivale ! " Le roi
soupira sans rien répondre ; qu'aurait-il répondu
à cette pénétrante personne ?
Ils arrivèrent dans une vaste prairie,
émaillée de mille fleurs différentes ;
une profonde rivière l'entourait, et plusieurs ruisseaux de
fontaine coulaient doucement sous des arbres touffus, où
l'on trouvait une fraîcheur éternelle ; on voyait
dans l'éloignement, s'élever un superbe palais,
dont les murs étaient de transparents émeraudes.
Aussitôt que les cygnes qui conduisaient la fée se
furent abaissés sous un portique, dont le pavé
était de diamants, et les voûtes de rubis, il
parut de tous côtés mille belles personnes, qui
vinrent la recevoir avec de grandes acclamations de joie ; elles
chantaient ces paroles :
Quand l'amour veut d'un cœur remporter la victoire,
On fait pour résister des efforts superflus,
On ne fait qu'augmenter sa gloire,
Les plus puissants vainqueurs sont les premiers vaincus.
La fée du désert était ravie
d'entendre chanter ses amours ; elle conduisit le roi dans le plus
superbe appartement qui se soit jamais vu de mémoire de
fée, et elle l'y laissa quelques moments pour qu'il ne se
crût pas absolument captif ; il se douta bien qu'elle ne
s'éloignait guère, et qu'en quelque lieu
caché, elle observait ce qu'il faisait ; cela l'obligea de
s'approcher d'un grand miroir, et s'adressant à lui : "
Fidèle conseiller, lui dit-il, permets que je voie ce que je
peux faire pour me rendre agréable à la charmante
fée du désert, car l'envie que j'ai de lui plaire
m'occupe sans cesse. " Aussitôt il se peigna, se poudra, se
mit une mouche, et voyant sur une table un habit plus magnifique que le
sien, il le mit en diligence.
La fée entra si transportée de joie, qu'elle ne
pouvait la modérer. " Je vous tiens compte, lui dit-elle,
des soins que vous prenez pour me plaire, vous en avez
trouvé le secret, même sans le chercher ; jugez
donc, seigneur, s'il vous sera difficile, lorsque vous le voudrez. "
Le roi qui avait des raisons pour dire des douceurs à la
vieille fée, ne les épargna pas, et il en obtint
insensiblement la liberté de s'aller promener le long du
rivage de la mer. Elle l'avait rendue par son art si terrible et si
orageuse, qu'il n'y avait point de pilotes assez hardis pour naviguer
dessus ; ainsi elle ne devait rien craindre de la complaisance qu'elle
avait pour son prisonnier ; il sentit quelque soulagement à
ses peines, de pouvoir rêver seul, sans être
interrompu par sa méchante geôlière.
Après avoir marché assez longtemps sur le sable,
il se baissa et écrivit ces vers avec une canne qu'il tenait
dans sa main :
Enfin, je puis en liberté
Adoucir mes douleurs par un torrent de larmes :
Hélas ! je ne vois plus les charmes
De l'adorable objet qui m'avait enchanté.
Toi qui rends aux mortels ce bord inaccessible,
Mer orageuse, mer terrible,
Que poussent les vents furieux,
Tantôt jusqu'aux enfers, et tantôt jusqu'aux cieux,
Mon cœur est encor moins paisible
Que tu ne parais à mes yeux.
Toute-Belle ! oh ! destin barbare,
Je perds l'objet de mon amour ;
Oh Ciel ! dont l'arrêt m'en sépare,
Pourquoi diffères-tu de me ravir le jour ?
Divinité des ondes,
Vous avez de l'amour ressenti le pouvoir ;
Sortez de vos grottes profondes,
Secourez un amant réduit au désespoir.
Comme il écrivait, il entendit une voix qui attira
malgré lui toute son attention, et, voyant que les flots
grossissaient, il regardait de tous côtés,
lorsqu'il aperçut une femme d'une beauté
extraordinaire, son corps n'était couvert que par ses longs
cheveux qui, doucement agités des zéphirs,
flottaient sur l'onde. Elle tenait un miroir dans l'une de ses mains,
et un peigne dans l'autre, une longue queue de poisson avec des
nageoires terminait son corps. Le roi demeura bien surpris d'une
rencontre si extraordinaire ; dès qu'elle fut à
portée de lui parler, elle lui dit : " Je sais le triste
état où vous êtes réduit par
l'éloignement de votre princesse, et par la bizarre passion
que la fée du désert a prise pour vous ; si vous
voulez, je vous tirerai de ce lieu fatal où vous languirez
peut-être encore plus de trente ans. " Le roi ne savait que
répondre à cette proposition ; ce
n'était pas manque d'envie de sortir de
captivité, mais il craignait que la fée du
désert n'eût emprunté cette figure pour
le décevoir. Comme il hésitait, la
sirène qui devina ses pensées, lui dit : " Ne
croyez pas que ce soit un piège que je vous tends, je suis
de trop bonne foi pour vouloir servir vos ennemis : le
procédé de la fée du désert
et celui du Nain jaune, m'ont aigrie contre eux ; je vois tous les
jours votre infortunée princesse, sa beauté et
son mérite me font une égale pitié, et
je vous le répète encore, si vous avez de la
confiance en moi, je vous sauverai. - J'y en ai une si parfaite,
s'écria le roi, que je ferai tout ce que vous m'ordonnerez ;
mais puisque vous avez vu ma princesse, apprenez-moi de ses nouvelles.
- Nous perdrions trop de temps à nous en entretenir, lui
dit-elle ; venez avec moi, je vais vous porter au château
d'acier, et laisser sur ce rivage une figure qui vous ressemblera si
fort, que la fée en sera la dupe. "
Elle coupa aussitôt des joncs marins, elle en fit un gros
paquet, et soufflant trois fois dessus, elle leur dit : " Joncs marins,
mes amis, je vous ordonne de rester étendus sur le sable,
sans en partir jusqu'à ce que la fée du
désert vous vienne enlever. " Les joncs parurent couverts de
peau, et si semblables au roi des mines d'or, qu'il n'avait jamais vu
une chose si surprenante ; ils étaient vêtus d'un
habit comme le sien, ils étaient pâles et
défaits, comme s'il se fût noyé ; en
même temps, la bonne sirène fit asseoir le roi sur
sa grande queue de poisson, et tous les deux voguèrent en
pleine mer, avec une égale satisfaction.
" Je veux bien à présent, lui dit-elle, vous
apprendre que lorsque le méchant Nain jaune eut
enlevé Toute-Belle, il la mit, malgré la blessure
que la fée du désert lui avait faite, en trousse
derrière lui sur son terrible chat d'Espagne ; elle perdait
tant de sang, et elle était si troublée de cette
aventure, que ses forces l'abandonnèrent ; elle resta
évanouie pendant tout le chemin ; mais le Nain jaune ne
voulut point s'arrêter pour la secourir, qu'il ne se
vît en sûreté dans son terrible palais
d'acier : il y fut reçu par les plus belles personnes du
monde qu'il y avait transportées. Chacune à
l'envi lui marqua son empressement pour servir la princesse ; elle fut
mise dans un lit de drap d'or, chamarré de perles plus
grosses que des noix. - Ah ! s'écria le roi des mines d'or,
en interrompant la sirène, il l'a
épousée, je pâme, je me meurs. - Non,
lui dit-elle, seigneur, rassurez-vous, la fermeté de
Toute-Belle l'a garantie des violences de cet affreux nain. - Achevez
donc, dit le roi. - Qu'ai-je à vous dire davantage ?
continua la sirène. Elle était dans le bois,
lorsque vous avez passé, elle vous a vu avec la
fée du désert, elle était si
fardée qu'elle lui a paru d'une beauté
supérieure à la sienne, son désespoir
ne se peut comprendre, elle croit que vous l'aimez. - Elle croit que je
l'aime ! justes dieux, s'écria le roi, dans quelle fatale
erreur est-elle tombée, et que dois-je faire pour l'en
détromper ? - Consultez votre cœur,
répliqua la sirène avec un gracieux sourire :
lorsque l'on est fortement engagé, l'on n'a pas besoin de
conseils. " En achevant ces mots, ils arrivèrent au
château d'acier, le côté de la mer
était le seul endroit que le Nain jaune n'avait pas
revêtu de ces formidables murs qui brûlaient tout
le monde.
" Je sais fort bien, dit la sirène au roi, que Toute-Belle
est au bord de la même fontaine où vous la
vîtes en passant ; mais, comme vous aurez des ennemis
à combattre avant que d'y arriver, voici une
épée avec laquelle vous pouvez tout entreprendre,
et affronter les plus grands périls, pourvu que vous ne la
laissiez pas tomber. Adieu, je vais me retirer sous le rocher que vous
voyez ; si vous avez besoin de moi pour vous conduire plus loin avec
votre chère princesse, je ne vous manquerai pas ; car la
reine sa mère est ma meilleure amie, et c'est pour la servir
que je suis venue vous chercher. " En achevant ces mots, elle donna au
roi une épée faite d'un seul diamant ; les rayons
du soleil brillent moins ; il en comprit toute l'utilité, et
ne pouvant trouver des termes assez forts pour lui marquer sa
reconnaissance, il la pria d'y vouloir suppléer, en
imaginant ce qu'un cœur bien fait est capable de ressentir
pour de si grandes obligations.
Il faut dire quelque chose de la fée du désert.
Comme elle ne vit point revenir son aimable amant, elle se
hâta de l'aller chercher ; elle fut sur le rivage avec cent
filles de sa suite, toutes chargées de présents
magnifiques pour le roi. Les unes portaient de grandes corbeilles
remplies de diamants, les autres des vases d'or d'un travail
merveilleux, plusieurs de l'ambre gris, du corail et des perles ;
d'autres avaient sur leurs têtes des ballots
d'étoffes d'une richesse inconcevable, quelques autres
encore des fruits, des fleurs et jusqu'à des oiseaux. Mais
que devint la fée, qui marchait après cette
galante et nombreuse troupe, lorsqu'elle aperçut les joncs
marins, si semblables au roi des mines d'or, que l'on n'y reconnaissait
aucune différence ? A cette vue, frappée
d'étonnement, et de la plus vive douleur, elle jeta un cri
si épouvantable qu'il pénétra les
cieux, fit trembler les monts, et retentit jusqu'aux enfers.
Mégère furieuse, Alecto, Tisiphone, ne sauraient
prendre des figures plus redoutables que celle qu'elle prit. Elle se
jeta sur le corps du roi, elle pleura, elle hurla, elle mit en
pièces cinquante des plus belles personnes qui l'avaient
accompagnée, les immolant aux mânes de ce cher
défunt. Ensuite elle appela onze de ses sœurs qui
étaient fées comme elle, les priant de lui aider
à faire un superbe mausolée à ce jeune
héros. Il n'y en eut pas une qui ne fût la dupe
des joncs marins. Cet événement est assez propre
à surprendre, car les fées savaient tout ; mais
l'habile sirène en savait encore plus qu'elles.
Pendant qu'elles fournissaient le porphyre, le jaspe, l'agate et le
marbre, les statues, les devises, l'or et le bronze, pour immortaliser
la mémoire du roi qu'elles croyaient mort, il remerciait
l'aimable sirène, la conjurant de lui accorder sa protection
; elle s'y engagea de la meilleure grâce du monde, et
disparut à ses yeux. Il n'eut plus rien à faire
qu'à s'avancer vers le château d'acier.
Ainsi guidé par son amour, il marcha à grands
pas, regardant d'un œil curieux s'il apercevrait son adorable
princesse : mais il ne fut pas longtemps sans occupation ; quatre
sphinx terribles l'environnèrent , et jetant sur lui leurs
griffes aiguës, ils l'auraient mis en pièces, si
l'épée de diamant n'avait commencé
à lui être aussi utile que la sirène
l'avait prédit. Il la fit à peine briller aux
yeux de ces monstres, qu'ils tombèrent sans force
à ses pieds : il donna à chacun un coup mortel,
puis s'avançant encore, il trouva six dragons couverts
d'écailles plus difficiles à
pénétrer que le fer. Quelque effrayante que
fût cette rencontre, il demeura intrépide, et se
servant de sa redoutable épée, il n'y en eut pas
un qu'il ne coupât par la moitié : il
espérait avoir surmonté les plus grandes
difficultés, quand il lui en survint une bien embarrassante.
Vingt-quatre nymphes, belles et gracieuses, vinrent à sa
rencontre, tenant de longues guirlandes de fleurs dont elles lui
fermaient le passage. " Où voulez-vous aller, seigneur ? lui
dirent-elles. Nous sommes commises à la garde de ces lieux ;
si nous vous laissons passer, il en arriverait à vous et
à nous des malheurs infinis ; de grâce, ne vous
opiniâtrez point ; voudriez-vous tremper votre main
victorieuse dans le sang de vingt-quatre filles innocentes qui ne vous
ont jamais causé de déplaisir ? " Le roi
à cette vue demeura interdit et en suspens ; il ne savait
à quoi se résoudre : lui qui faisait profession
de respecter le beau sexe, et d'en être le chevalier
à toute outrance, il fallait que dans cette occasion il se
portât à le détruire : mais une voix
qu'il entendit le fortifia tout d'un coup. " Frappe, frappe,
n'épargne rien, lui dit cette voix, ou tu perds ta princesse
pour jamais. "
En même temps sans rien répondre à ces
nymphes il se jette au milieu d'elles, rompt leurs guirlandes, les
attaque sans nul quartier, et les dissipe en un moment :
c'était un des derniers obstacles qu'il devait trouver, il
entra dans le petit bois où il avait vu Toute-Belle : elle y
était au bord de la fontaine, pâle et
languissante. Il l'aborde en tremblant ; il veut se jeter à
ses pieds ; mais elle s'éloigne de lui avec autant de
vitesse et d'indignation que s'il avait été le
Nain jaune. " Ne me condamnez pas sans m'entendre, madame, lui dit-il ;
je ne suis ni infidèle ni coupable ; je suis un malheureux
qui vous a déjà déplu sans le vouloir.
- Ah ! barbare, s'écria-t-elle, je vous ai vu traverser les
airs avec une personne d'une beauté extraordinaire ; est-ce
malgré vous que vous faisiez ce voyage? - Oui, princesse,
lui dit-il, c'était malgré moi ; la
méchante fée du désert ne s'est pas
contentée de m'enchaîner à un rocher,
elle m'a enlevé dans un char jusqu'à un des bouts
de la terre, où je serais encore à languir sans
le secours inespéré d'une sirène
bienfaisante, qui m'a conduit jusqu'ici. Je viens, ma princesse, pour
vous arracher des mains qui vous retiennent captive ; ne refusez pas le
secours du plus fidèle de tous les amants." Il se jeta
à ses pieds, et l'arrêtant par sa robe, il laissa
malheureusement tomber sa redoutable épée. Le
Nain jaune, qui se tenait caché sous une laitue, ne la vit
pas plus tôt hors de la main du roi, qu'en connaissant tout
le pouvoir, il se jeta dessus et s'en saisit.
La princesse poussa un cri terrible en apercevant le nain mais ses
plaintes ne servirent qu'à aigrir ce petit monstre : avec
deux mots de son grimoire, il fit paraître deux
géants qui chargèrent le roi de chaînes
et de fers.
" C'est à présent, dit le nain, que je suis
maître de la destinée de mon rival ; mais je lui
veux bien accorder la vie et la liberté de partir de ces
lieux, pourvu que sans différer vous consentiez à
m'épouser. - Ah ! que je meure plutôt mille fois,
s'écria l'amoureux roi. - Que vous mouriez, hélas
! dit la princesse, seigneur, est-il rien de si terrible ? - Que vous
deveniez la victime de ce monstre, répliqua le roi, est-il
rien de si affreux ? - Mourons donc ensemble, continua-t-elle. -
Laissez-moi, ma princesse, la consolation de mourir pour vous. - Je
consens plutôt, dit-elle au nain, à ce que vous
souhaitez. - A mes yeux, reprit le roi, à mes yeux, vous en
ferez votre époux, cruelle princesse, la vie me serait
odieuse ! - Non, dit le Nain jaune, ce ne sera point à tes
yeux que je deviendrai son époux ; un rival aimé
m'est trop redoutable. "
En achevant ces mots, malgré les pleurs et les cris de
Toute-Belle, il frappa le roi droit au cœur, et
l'étendit à ses pieds. La princesse ne pouvant
survivre à son cher amant, se laissa tomber sur son corps,
et ne fut pas longtemps sans unir son âme à la
sienne. C'est ainsi que périrent ces illustres
infortunés, sans que la sirène y pût
apporter aucun remède, car la force du charme
était dans l'épée de diamant.
Le méchant nain aima mieux voir la princesse
privée de vie, que de la voir entre les bras d'un autre ; et
la fée du désert ayant appris cette aventure,
détruisit le mausolée qu'elle avait
élevé, concevant autant de haine pour la
mémoire du roi des mines d'or qu'elle avait conçu
de passion pour sa personne. La secourable sirène,
désolée d'un si grand malheur, ne put rien
obtenir du destin, que de les métamorphoser en palmiers. Ces
deux corps si parfaits devinrent deux beaux arbres, conservant toujours
un amour fidèle l'un pour l'autre, ils se caressent de leurs
branches entrelacées, et immortalisent leurs feux par leur
tendre union.
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