La fée poussière
George Sand
Voici « La fée poussière », conte de George Sand.
Thèmes de ce conte :
Autrefois, il y a bien longtemps, mes chers enfants, j'étais
jeune et j'entendais souvent les gens se plaindre d'une importune
petite vieille qui entrait par les fenêtres quand on l'avait
chassée par les portes. Elle était si fine et si
menue, qu'en eût dit qu'elle flottait au lieu de marcher, et
mes parents la comparaient à une petite fée. Les
domestiques la détestaient et la renvoyaient à
coups de plumeau, mais on ne l'avait pas plus tôt
délogée d'une place qu'elle reparaissait
à une autre.
Elle portait toujours une vilaine robe grise traînante et une
sorte de voile pâle que le moindre vent faisait voltiger
autour de sa tête ébouriffée en
mèches jaunâtres.
A force d'être persécutée, elle me
faisait pitié et je la laissais volontiers se reposer dans
mon petit jardin, bien qu'elle abimât beaucoup mes fleurs. Je
causais avec elle, mais sans en pouvoir tirer une parole qui
eût le sens commun. Elle voulait toucher à tout,
disant qu'elle ne faisait que du bien. On me reprochait de la
tolérer, et, quand je l'avais laissée s'approcher
de moi, on m'envoyait laver et changer, en me menaçant de me
donner le nom qu'elle portait.
C'était un vilain nom que je redoutais beaucoup. Elle
était si malpropre qu'on prétendait qu'elle
couchait dans les balayures des maisons et des rues, et, à
cause de cela, on la nommait la fée Poussière.
- Pourquoi donc êtes-vous si poudreuse ? lui dis-je un jour
qu'elle voulait m'embrasser.
- Tu es une sotte de me craindre, répondit-elle alors d'un
ton railleur : tu m'appartiens, et tu me ressembles plus que tu ne
penses. Mais tu es une enfant esclave de l'ignorance, et je perdrais
mon temps à te le démontrer.
- Voyons, repris-je, vous paraissez vouloir parler raison pour la
première fois. Expliquez-moi vos paroles.
- Je ne puis te parler ici, répondit-elle. J'en ai trop long
à te dire, et, sitôt que je m'installe quelque
part chez vous, on me balaye avec mépris ; mais, si tu veux
savoir qui je suis, appelle-moi par trois fois cette nuit,
aussitôt que tu seras endormie.
Là-dessus, elle s'éloigna en poussant un grand
éclat de rire, et il me sembla la voir se dissoudre et
s'élever en grande traînée d'or, rougi
par le soleil couchant.
Le même soir, j'étais dans mon lit et je pensais
à elle en commençant à sommeiller.
- J'ai rêvé tout cela, me disais-je, ou bien cette
petite vieille est une vraie folle. Comment me serait-il possible de
l'appeler en dormant ?
Je m'endormis, et tout aussitôt je rêvai que je
l'appelais. Je ne suis même pas sûre de n'avoir pas
crié tout haut par trois fois : «Fée
Poussière ! fée Poussière !
fée Poussière !»
A l'instant même, je fus transportée dans un
immense jardin au milieu duquel s'élevait un palais
enchanté, et sur le seuil de cette merveilleuse demeure, une
dame resplendissante de jeunesse et de beauté m'attendait
dans de magnifiques habits de fête.
Je courus à elle et elle m'embrassa en me disant :
- Eh bien, reconnais-tu, à présent, la
fée Poussière ?
- Non, pas du tout, madame, répondis-je, et je pense que
vous vous moquez de moi.
- Je ne me moque point, reprit-elle ; mais, comme tu ne saurais
comprendre mes paroles, je vais te faire assister à un
spectacle qui te paraîtra étrange et que je
rendrai aussi court que possible. Suis-moi.
Elle me conduisit dans le plus bel endroit de sa résidence.
C'était un petit lac limpide qui ressemblait à un
diamant vert enchâssé dans un anneau de fleurs, et
où se jouaient des poissons de toutes les nuances de
l'orange et de la cornaline, des carpes de Chine couleur d'ambre, des
cygnes blancs et noirs, des sarcelles exotiques vêtues de
pierreries, et, au fond de l'eau, des coquillages de nacre et de
pourpre, des salamandres aux vives couleurs et aux panaches
dentelés, enfin tout un monde de merveilles vivantes
glissant et plongeant sur un lit de sable argenté,
où poussaient des herbes fines, plus fleuries et plus jolies
les unes que les autres. Autour de ce vaste bassin s'arrondissait sur
plusieurs rangs une colonnade de porphyre à chapiteaux
d'albâtre. L'entablement, fait des minéraux les
plus précieux, disparaissait presque sous les
clématites, les jasmins, les glycines, les bryones et les
chèvrefeuilles où mille oiseaux faisaient leurs
nids. Des buissons de roses de toutes nuances et de tous parfums se
miraient dans l'eau, ainsi que le fût des colonnes et les
belles statues de marbre de Paros placées sous les arcades.
Au milieu du bassin jaillissait en mille fusées de diamants
et de perles un jet d'eau qui retombait dans de colossales vasques de
nacre.
Le fond de l'amphithéâtre d'architecture s'ouvrait
sur de riants parterres qu'ombrageaient des arbres géants
couronnés de fleurs et de fruits, et dont les tiges
enlacées de pampres formaient, au-delà de la
colonnade de porphyre, une colonnade de verdure et de fleurs.
La fée me fit assoir avec elle au seuil d'une grotte
d'où s'élançait une cascade
mélodieuse et que tapissaient les beaux rubans des
scolopendres et le velours des mousses fraîches
diamantées de gouttes d'eau.
- Tout ce que tu vois là, me dit-elle, est mon ouvrage. Tout
cela est fait de poussière ; c'est en secouant ma robe dans
les nuages que j'ai fourni tous les matériaux de ce paradis.
Mon ami le feu les avait lancés dans les airs, les a repris
pour les recuire, les cristalliser ou les agglomérer
après que mon serviteur le vent les a eu promenés
dans l'humidité et dans l'électricité
des nues, et rabattus sur la terre ; ce grand plateau
solidifié s'est revêtu alors de ma substance
féconde et la pluie en a fait des sables et des engrais,
après en avoir fait des granits, des porphyres, des marbres,
des métaux et des roches de toute sorte.
J'écoutais sans comprendre et je pensais que la
fée continuait à me mystifier. Qu'elle
eût pu faire de la terre avec de la poussière,
passe encore ; mais qu'elle eût fait avec cela du marbre, des
granits et d'autres minéraux, qu'en se secouant elle aurait
fait tomber du ciel, je n'en croyais rien. Je n'osais pas lui donner un
démenti, mais je me retournai involontairement vers elle
pour voir si elle disait sérieusement une pareille
absurdité.
Quelle fut ma surprise de ne plus la trouver derrière moi !
mais j'entendis sa voix qui partait de dessous terre et qui m'appelait.
En même temps, je m'enfonçai sous terre aussi,
sans pouvoir m'en défendre, et je me trouvai dans un lieu
terrible où tout était feu et flamme. On m'avait
parlé de l'enfer, je crus que c'était cela. Des
lueurs rouges, bleues, vertes, blanches, violettes, tantôt
livides, tantôt éblouissantes,
remplaçaient le jour, et, si le soleil
pénétrait en cet endroit, les vapeurs qui
s'exhalaient de la fournaise le rendaient tout à fait
invisible.
Des bruits formidables, des sifflements aigus, des explosions, des
éclats de tonnerre remplissaient cette caverne de nuages
noirs où je me sentais enfermée.
Au milieu de tout cela, j'apercevais la petite fée
Poussière qui avait repris sa face terreuse et son sordide
vêtement incolore. Elle allait et venait, travaillant,
poussant, tassant, brassant, versant je ne sais quels acides, se
livrant en un mot à des opérations
incompréhensibles.
- N'aie pas peur, me cria-t-elle d'une voix qui dominait les bruits
assourdissants de ce Tartare. Tu es ici dans mon laboratoire. Ne
connais-tu pas la chimie ?
- Je n'en sais pas un mot, m'écriai-je, et ne
désire pas l'apprendre en un pareil endroit.
- Tu as voulu savoir, il faut te résigner à
regarder. Il est bien commode d'habiter la surface de la terre, de
vivre avec les fleurs, les oiseaux et les animaux
apprivoisés ; de se baigner dans les eaux tranquilles, de
manger des fruits savoureux en marchant sur des tapis de gazon et de
marguerites. Tu t'es imaginée que la vie humaine avait
subsisté de tout temps ainsi, dans des conditions
bénies. Il est temps de t'aviser du commencement des choses
et de la puissance de la fée Poussière, ton
aïeule, ta mère et ta nourrice.
En parlant ainsi, la petite vieille me fit rouler avec elle au plus
profond de l'abîme à travers les flammes
dévorantes, les explosions effroyables, les âcres
fumées noires, les métaux en fusion, les laves au
vomissement hideux de toutes les terreurs de l'éruption
volcanique.
- Voici mes fourneaux, me dit-elle, c'est le sous-sol où
s'élaborent mes provisions. Tu vois, il fait bon ici pour un
esprit débarrassé de cette carapace qu'on appelle
un corps. Tu as laissé le tien dans ton lit et ton esprit
seul est avec moi. Donc, tu peux toucher et brasser la
matière première. Tu ignores la chimie, tu ne
sais pas encore de quoi cette matière est faite, ni par
quelle opération mystérieuse ce qui
apparaît ici sous l'aspect de corps solides provient d'un
corps gazeux qui a lui dans l'espace comme une nébuleuse et
qui plus tard a brillé comme un soleil. Tu es une enfant, je
ne peux pas t'initier aux grands secrets de la création et
il se passera encore du temps avant que tes professeurs les sachent
eux-mêmes. Mais je peux te faire voir les produits de mon art
culinaire. Tout est ici un peu confus pour toi. Remontons d'un
étage. Prends l'échelle et suis-moi.
Une échelle, dont je ne pouvais apercevoir ni la base ni le
faîte, se présentait en effet devant nous. Je
suivis la fée et me trouvai avec elle dans les
ténèbres, mais je m'aperçus alors
qu'elle était toute lumineuse et rayonnait comme un
flambeau. Je vis donc des dépôts
énormes d'une pâte rosée, des blocs
d'un cristal blanchâtre et des lames immenses d'une
matière vitreuse noire et brillante que la fée se
mit à écraser sous ses doigts ; puis elle pila le
cristal en petits morceaux et mêla le tout avec la
pâte rose, qu'elle porta sur ce qu'il lui plaisait d'appeler
un feu doux.
- Quel plat faites-vous donc là ? lui demandai-je.
- Un plat très nécessaire à ta pauvre
petite existence, répondit-elle ; je fais du granit,
c'est-à-dire qu'avec la poussière je fais la plus
dure et la plus résistante des pierres. Il faut bien cela,
pour enfermer le Cocyte et le Phlégéthon. Je fais
aussi des mélanges variés des mêmes
éléments. Voici ce qu'on t'a montré
sous des noms barbares, les gneiss, les quartzites, les talcschistes,
les micaschistes, etc. De tout cela, qui provient de mes
poussières, je ferai plus tard d'autres
poussières avec des éléments nouveaux,
et ce seront alors des ardoises, des sables et des grès. Je
suis habile et patiente, je pulvérise sans cesse pour
réagglomérer. La base de tout gâteau
n'est-elle pas la farine ? Quant à présent,
j'emprisonne mes fourneaux en leur ménageant toutefois
quelques soupiraux nécessaires pour qu'ils ne fassent pas
tout éclater. Nous irons voir plus haut ce qui se passe. Si
tu es fatiguée, tu peux faire un somme, car il me faut un
peu de temps pour cet ouvrage.
Je perdis la notion du temps, et, quand la fée
m'éveilla.
- Tu as dormi, me dit-elle, un joli nombre de siècles !
- Combien donc, madame la fée ?
- Tu demanderas cela à tes professeurs,
répondit-elle en ricanant ; reprenons l'échelle.
Elle me fit monter plusieurs étages de divers
dépôts, où je la vis manipuler des
rouilles de métaux dont elle fit du calcaire, des marnes,
des argiles, des ardoises, des jaspes ; et, comme je l'interrogeais sur
l'origine des métaux :
- Tu en veux savoir beaucoup, me dit-elle. Vos chercheurs peuvent
expliquer beaucoup de phénomènes par l'eau et par
le feu. Mais peuvent-ils savoir ce qui s'est passé entre
terre et ciel quand toutes mes pouzzolanes, lancées par le
vent de l'abîme, ont formé des nuées
solides, que les nuages d'eau ont roulés dans leurs
tourbillons d'orage, que la foudre a
pénétrées de ses aimants
mystérieux et que les vents supérieurs ont
rabattues sur la surface terrestre en pluies torrentielles ? C'est
là l'origine des premiers dépôts. Tu
vas assister à leurs merveilleuses transofrmations.
Nous montâmes plus haut et nous vîmes des craies,
des marbres et des bancs de pierre calcaire, de quoi bâtir
une ville aussi grande que le globe entier. Et, comme
j'étais émerveillée de ce qu'elle
pouvait produire par le sassement, l'agglomération, le
métamorphisme et la cuisson, elle me dit :
- Tout ceci n'est rien, et tu vas voir bien autre chose ! tu vas voir
la vie déjà éclose au milieu de ces
pierres.
Elle s'approcha d'un bassin grand comme une mer, et, y plongeant le
bras, elle en retira d'abord des plantes étranges, puis des
animaux plus étranges encore, qui était encore
à moitié plantes ; puis des êtres
libres, indépendants les uns des autres, des coquillages
vivants, puis enfin des poissons, qu'elle fit sauter en disant :
- Voilà ce que dame Poussière sait produire quand
elle se dépose au fond des eaux. Mais il y a mieux ;
retourne-toi et regarde le rivage.
Je me retournai : le calcaire et tous ses composés,
mêlés à la silice et à
l'argile, avaient formé à leur surface une fine
poussière brune et grasse où poussaient des
plantes chevelues fort singulières.
- Voici la terre végétale, dit la fée,
attends un peu, tu verras pousser des arbres.
En effet, je vis une végétation arborescente
s'élever rapidement et se peupler de reptiles et d'insectes,
tandis que sur les rivages s'agitaient des êtres inconnus qui
me causèrent une véritable terreur.
- Ces animaux ne t'effrayeront pas sur la terre de l'avenir, dit la
fée. Ils sont destinés à l'engraisser
de leurs dépouilles. Il n'y a pas encore ici d'hommes pour
les craindre.
- Attendez ! m'écriai-je, voici un luxe de monstres qui me
scandalise ! Voici votre terre qui appartient à ces
dévorants qui vivent les uns des autres. Il vous fallait
tous ces massacres et toutes ces stupidités pour nous faire
un fumier ? Je comprends qu'ils ne soient pas bons à autre
chose, mais je ne comprends pas une création si
exubérante de formes animées, pour ne rien faire
et ne rien laisser qui vaille.
- L'engrais est quelque chose, si ce n'est pas tout,
répondit la fée. Les conditions que celui-ci va
créer seront propices à des êtres
différents qui succéderont à ceux-ci.
- Et qui disparaîtront à leur tour, je sais cela.
Je sais que la création se perfectionnera jusqu'à
l'homme, du moins on me l'a dit et je le crois. Mais je ne
m'étais pas encore représenté cette
prodigalité de vie et de destruction qui m'effraye et me
répugne. Ces formes hideuses, ces amphibies gigantesques,
ces crocodiles monstrueux, et toutes ces bêtes rampantes ou
nageantes qui ne semblent vivre que pour se servir de leurs dents et
dévorer les autres...
Mon indignation divertit beaucoup la fée
Poussière.
- La matière est la matière,
répondit-elle, elle est toujours logique dans ses
opérations. L'esprit humain ne l'est pas et tu en es la
preuve, toi qui te nourris de charmants oiseaux et d'une foule de
créatures plus belles et plus intelligentes que celles-ci.
Est-ce à moi de t'apprendre qu'il n'y a point de production
possible sans destruction permanente, et veux-tu renverser l'ordre de
la nature ?
- Oui, je le voudrais, je voudrais que tout fût bien,
dès le premier jour. Si la nature est une grande
fée, elle pouvait bien se passer de tous ces essais
abominables, et faire un monde où nous serions des anges,
vivant par l'esprit, au sein d'une création immuable et
toujours belle.
- La grande fée Nature a de plus hautes visées,
répondit dame Poussière. Elle ne
prétend pas s'arrêter aux choses que tu connais.
Elle travaille et invente toujours. Pour elle, qui ne connaît
pas la suspension de la vie, le repos serait la mort. Si les choses ne
changeaient pas, l'oeuvre du roi des génies serait
terminée et ce roi, qui est l'activité incessante
et suprême, finirait avec son oeuvre. Le monde où
tu vis et où tu vas retourner tout à l'heure
quand ta vision du passé se dissipera, - ce monde de l'homme
que tu crois meilleur que celui des animaux anciens, ce monde dont tu
n'es pourtant pas satisfait, puisque tu voudrais y vivre
éternellement à l'état de pur esprit,
cette pauvre planète encore enfant, est destinée
à se transformer indéfiniment. L'avenir fera de
vous tous et de vous toutes, faibles créatures humaines, des
fées et des génies qui posséderont la
science, la raison et la bonté ; vois ce que je te fais
voir, et sache que ces premières ébauches de la
vie résumée dans l'instinct sont plus
près de toi que tu ne l'es de ce que sera, un jour, le
règne de l'esprit sur la terre que tu habites. Les occupants
de ce monde futur seront alors en droit de te mépriser aussi
profondément que tu méprises aujourd'hui le monde
des grands sauriens.
- A la bonne heure, répondis-je, si tout ce que je vois du
passé doit me faire aimer l'avenir, continuons à
voir du nouveau.
- Et surtout, reprit la fée, ne le méprisons pas
trop, ce passé, afin de ne pas commettre l'ingratitude de
mépriser le présent. Quand le grand esprit de la
vie se sert des matériaux que je lui fournis, il fait des
merveilles dès le premier jour. Regarde les yeux de ce
prétendu monstre que vos savants ont nommé
l'ichthyosaure.
- Ils sont plus gros que ma tête et me font peur.
- Ils sont très supérieurs aux tiens. Ils sont
à la fois myopes et presbytes à
volonté. Ils voient la proie à des distances
considérables comme avec un télescope, et, quand
elle est tout près, par un simple changement de fonction,
ils la voient parfaitement à sa véritable
distance sans avoir besoin de lunettes. A ce moment de la
création, la nature n'a qu'un but : faire un animal pensant.
Elle lui donne des organes merveilleusement appropriés
à ses besoins. C'est un joli commencement : n'en es-tu pas
frappée ? - Il en sera ainsi, et de mieux en mieux, de tous
les êtres qui vont succéder à ceux-ci.
Ceux qui te paraîtront pauvres, laids ou chétifs
seront encore des prodiges d'adaption au milieu où ils
devront se manifester.
- Et comme ceux-ci, ils ne songeront pourtant qu'à se
nourrir ?
- A quoi veux-tu qu'ils songent ? La terre n'éprouve pas le
besoin d'être admirée. Le ciel subsistera
aujourd'hui et toujours sans que les aspirations et les
prières des créatures ajoutent rien à
son éclat et à la majesté de ses lois.
La fée de ta petite planète connaît la
grande cause, n'en doute pas ; mais, si elle est chargée de
faire un être qui pressente ou devine cette cause, elle est
soumise à la loi du temps, cette chose dont vous ne pouvez
pas vous rendre compte, parce que vous vivez trop peu pour en
apprécier les opérations. Vous les croyez lentes,
et elles sont d'une rapidité foudroyante. Je vais affranchir
ton esprit de son infirmité et faire passer devant toi les
résultats de siècles innombrables. Regarde et
n'ergote plus. Mets à profit ma complaisance pour toi.
Je sentis que la fée avait raison et je regardai, de tous
mes yeux, la succession des aspects de la terre. Je vis
naître et mourir des végétaux et des
animaux de plus en plus ingénieux par l'instinct et de plus
en plus agréables ou imposants par la forme. A mesure que le
sol s'embellissait de productions plus ressemblantes à
celles de nos jours, les habitants de ce grand jardin que de grands
accidents transformaient sans cesse, me parurent moins avides pour
eux-mêmes et plus soucieux de leur progéniture. Je
les vis construire des demeures à l'usage de leur famille et
montrer de l'attachement pour leur localité. Si bien que, de
moment en moment, je voyais s'évanouir un monde et surgir un
monde nouveau, comme les actes d'une féerie.
- Repose-toi, me dit la fée, car tu viens de parcourir
beaucoup de milliers de siècles, sans t'en douter, et
monsieur l'homme va naître à son tour quand le
règne de monsieur le singe sera accompli.
Je me rendormis, écrasée de fatigue, et, quand je
m'éveillai, je me trouvai au milieu d'un grand bal dans le
palais de la fée, redevenue jeune, belle et parée.
- Tu vois toutes ces belles choses et tout ce beau monde, me dit-elle.
Eh bien, mon enfant, poussière que tout cela ! Ces parois de
porphyre et de marbre, c'est de la poussière de
molécules pétrie et cuite à point. Ces
murailles de pierres taillées, c'est de la
poussière de chaux ou de granit amenée
à bien par les mêmes
procédés. Ces lustres et ces cristaux, c'est du
sable fin cuit par la main des hommes en imitation du travail de la
nature. Ces porcelaines et ces faïences, c'est de la poudre de
feldspath, le kaolin dont les Chinois nous ont fait trouver l'emploi.
Ces diamants qui parent les danseuses, c'est de la poudre de charbon
qui s'est cristallisée. Ces perles, c'est le phosphate de
chaux que l'huître suinte dans sa coquille. L'or et tous les
métaux n'ont pas d'autre origine que l'assemblage bien
tassé, bien manipulé, bien fondu, bien
chauffé et bien refroidi, de molécules
infinitésimales. Ces beaux végétaux,
ces roses couleur de chair, ces lis tachetés, ces
gardénias qui embaument l'atmosphère, sont
nés de la poussière que je leur ai
préparée, et ces gens qui dansent et sourient au
son des instruments, ces vivants par excellence qu'on appelle des
personnes, eux aussi, ne t'en déplaise, sont nés
de moi et retourneront à moi.
Comme elle disait cela, la fête et le palais disparurent. Je
me trouvai avec la fée dans un champ où il
poussait du blé. Elle se baissa et ramassa une pierre
où il y avait un coquillage incrusté.
- Voilà, me dit-elle, à l'état
fossile, un être que je t'ai montré vivant aux
premiers âges de la vie. Qu'est-ce que c'est, à
présent ? Du phosphate de chaux. On le réduit en
poussière et on en fait de l'engrais pour les terres trop
siliceuses. Tu vois, l'homme commence à s'aviser d'une
chose, c'est que le seul maître à
étudier, c'est la nature.
Elle écrasa sous ses doigts le fossile et en sema la poudre
sur le sol cultivé, en disant :
- Ceci rentre dans ma cuisine. Je sème la destruction pour
faire pousser le germe. Il en est ainsi de toutes les
poussières, qu'elles aient été
plantes, animaux ou personnes. Elles sont la mort après
avoir été la vie, et cela n'a rien de triste,
puisqu'elles recommencent toujours, grâce à moi,
à être la vie après avoir
été la mort. Adieu. Je veux que tu gardes un
souvenir de moi. Tu admires beaucoup ma robe de bal. En voici un petit
morceau que tu examineras à loisir.
Tout disparut, et, quand j'ouvris les yeux, je me retrouvai dans mon
lit. Le soleil était levé et m'envoyait un beau
rayon. Je regardai le bout d'étoffe que la fée
m'avait mis dans la main. Ce n'était qu'un petit tas de fine
poussière, mais mon esprit était encore sous le
charme du rêve et il communiqua à mes sens le
pouvoir de distinguer les moindres atomes de cette poussière.
Je fus émerveillée ; il y avait de tout : de
l'air, de l'eau, du soleil, de l'or, des diamants, de la cendre, du
pollen de fleur, des coquillages, des perles, de la
poussière d'ailes de papillon, du fil, de la cire, du fer,
du bois, et beaucoup de cadavres microscopiques ; mais, au milieu de ce
mélange de débris imperceptibles, je vis
fermenter je ne sais quelle vie d'êtres insaisissables qui
paraissaient chercher à se fixer quelque part pour
éclore ou pour se transformer, et qui se fondirent en nuage
d'or dans le rayon rose du soleil levant.
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