La fée aux gros yeux
George Sand
Voici « La fée aux gros yeux », conte de George Sand.
Thèmes de ce conte :
Elsie avait une gouvernante irlandaise fort singulière.
C'était la meilleure personne qui fût au monde,
mais quelques animaux lui étaient antipathiques à
ce point qu'elle entrait dans de véritables fureurs contre
eux. Si une chauve-souris pénétrait le soir dans
l'appartement, elle faisait des cris ridicules et s'indignait contre
les personnes qui ne couraient pas sus à la pauvre
bête. Comme beaucoup de gens éprouvent de la
répugnance pour les chauves-souris, on n'eût pas
fait grande attention à la sienne, si elle ne se
fût étendue à de charmants oiseaux, les
fauvettes, les rouges-gorges, les hirondelles et autres insectivores,
sans en excepter les rossignols, qu'elle traitait de cruelles
bêtes. Elle s'appelait miss Barbara ***, mais on lui avait
donné le surnom de fée aux gros yeux ;
fée, parce qu'elle était très savante
et très mystérieuse ; aux gros yeux, parce
qu'elle avait d'énormes yeux clairs saillants et
bombés, que la malicieuse Elsie comparait à des
bouchons de carafe.
Elsie ne détestait pourtant pas sa gouvernante, qui
était pour elle l'indulgence et la patience mêmes
: seulement, elle s'amusait de ses bizarreries et surtout de sa
prétention à voir mieux que les autres, bien
qu'elle eût pu gagner le grand prix de myopie au concours de
la conscription. Elle ne se doutait pas de la présence des
objets, à moins qu'elle ne les touchât avec son
nez, qui par malheur était des plus courts.
Un jour qu'elle avait donné du front dans une porte
à demi ouverte, la mère d'Elsie lui avait dit :
- Vraiment, à quelque jour, vous vous ferez grand mal ! Je
vous assure, ma chère Barbara, que vous devriez porter des
lunettes.
Barbara lui avait répondu avec vivacité :
- Des lunettes, moi ? Jamais ! je craindrais de me gâter la
vue !
Et, comme on essayait de lui faire comprendre que sa vue ne pouvait pas
devenir plus mauvaise, elle avait répliqué, sur
un ton de conviction triomphante, qu'elle ne changerait avec qui que ce
soit les trésors de sa vision. Elle voyait les plus petits
objets comme les autres avec les loupes les plus fortes ; ses yeux
étaient deux lentilles de microscope qui lui
révélaient à chaque instant des
merveilles inappréciables aux autres. Le fait est qu'elle
comptait les fils de la plus fine batiste et les mailles des tissus les
plus déliés, là où Elsie,
qui avait ce qu'on appelle de bons yeux, ne voyait absolument rien.
Longtemps on l'avait surnommée miss Frog (grenouille), et
puis on l'appela miss Maybug (hanneton), parce qu'elle se cognait
partout ; enfin, le nom de fée aux gros yeux
prévalut, parce qu'elle était trop instruite et
trop intelligente pour être comparée à
une bête, et aussi parce que tout le monde, en voyant les
découpures et les broderies merveilleuses qu'elle savait
faire, disait :
- C'est une véritable fée !
Barbara ne semblait pas indifférente à ce
compliment, et elle avait coutume de répondre :
- Qui sait ? Peut-être ! peut-être !
Un jour, Elsie lui demanda si elle disait sérieusement une
pareille chose, et miss Barbara répéta d'un air
malin :
- Peut-être, ma chère enfant, peut-être !
Il n'en fallut pas davantage pour exciter la curiosité
d'Elsie ; elle ne croyait plus aux fées, car elle
était déjà grandelette, elle avait
bien douze ans. Mais elle regrettait fort de n'y plus croire, et il
n'eût pas fallu la prier beaucoup pour qu'elle y
crût encore.
Le fait est que miss Barbara avait d'étranges habitudes.
Elle ne mangeait presque rien et ne dormait presque pas. On
n'était même pas bien certain qu'elle
dormît, car on n'avait jamais vu son lit défait.
Elle disait qu'elle le refaisait elle-même chaque jour, de
grand matin, en s'éveillant, parce qu'elle ne pouvait dormir
que dans un lit dressé à sa guise. Le soir,
aussitôt qu'Elsie quittait le salon en compagnie de sa bonne
qui couchait auprès d'elle, miss Barbara se retirait avec
empressement dans le pavillon qu'elle avait choisi et
demandé pour logement, et on assurait qu'on y voyait de la
lumière jusqu'au jour. On prétendait
même que, la nuit, elle se promenait avec une petite lanterne
en parlant tout haut avec des êtres invisibles.
La bonne d'Elsie en disait tant, qu'un beau soir, Elsie
éprouva un irrésistible désir de
savoir ce qui se passait chez sa gouvernante et de surprendre les
mystères du pavillon.
Mais comment oser aller la nuit dans un pareil endroit ? Il fallait
faire au moins deux cents pas à travers un massif de lilas
que couvrait un grand cèdre, suivre sous ce double ombrage
une allée étroite, sinueuse et toute noire !
- Jamais, pensa Elsie, je n'aurai ce courage-là.
Les sots propos des bonnes l'avaient rendue peureuse. Aussi ne s'y
hasarda-t-elle pas. Mais elle se risqua pourtant le lendemain
à questionner Barbara sur l'emploi de ses longues
veillées.
- Je m'occupe, répondit tranquillement la fée aux
gros yeux. Ma journée entière vous est
consacrée ; le soir m'appartient. Je l'emploie à
travailler pour mon compte.
- Vous ne savez donc pas tout, que vous étudiez toujours ?
- Plus on étudie, mieux on voit qu'on ne sait rien encore.
- Mais qu'est-ce que vous étudiez donc tant ? Le latin ? le
grec ?
- Je sais le grec et le latin. C'est autre chose qui m'occupe.
- Quoi donc ? Vous ne voulez pas le dire ?
- Je regarde ce que moi seule je peux voir.
- Vous voyez quoi ?
- Permettez-moi de ne pas vous le dire ; vous voudriez le voir aussi,
et vous ne pourriez pas ou vous le verriez mal, ce qui serait un
chagrin pour vous.
- C'est donc bien beau, ce que vous voyez ?
- Plus beau que tout ce que vous avez vu et verrez jamais de beau dans
vos rêves.
- Ma chère miss Barbara, faites-le-moi voir, je vous en
supplie !
- Non, mon enfant, jamais ! Cela ne dépend pas de moi.
- Eh bien, je le verrai ! s'écria Elsie
dépitée. J'irai la nuit chez vous, et vous ne me
mettrez pas dehors.
- Je ne crains pas votre visite, vous n'oseriez jamais venir !
- Il faut donc du courage pour assister à vos sabbats ?
- Il faut de la patience et vous en manquez absolument.
Elsie prit de l'humeur et parla d'autre chose. Puis elle revint
à la charge et tourmenta si bien la fée, que
celle-ci promit de la conduire le soir à son pavillon, mais
en l'avertissant qu'elle ne verrait rien ou ne comprendrait rien
à ce qu'elle verrait.
Voir ! voir quelque chose de nouveau, d'inconnu, quelle soif, quelle
émotion pour une petite fille curieuse ! Elsie n'eut pas
d'appétit à dîner, elle bondissait
involontairement sur sa chaise, elle comptait les heures, les minutes.
Enfin, après les occupations de la soirée, elle
obtint de sa mère la permission de se rendre au pavillon
avec sa gouvernante.
A peine étaient-elles dans le jardin qu'elles firent une
rencontre dont miss Barbara parut fort émue.
C'était pourtant un homme d'apparence très
inoffensive que M. Bat, le précepteur des frères
d'Elsie. Il n'était pas beau ; maigre, très brun,
les oreilles et le nez pointus, et toujours vêtu de noir de
la tête aux pieds, avec des habits à longues
basques, très pointues aussi. Il était timide,
craintif même ; hors de ses leçons, il
disparaissait comme s'il eût éprouvé le
besoin de se cacher. Il ne parlait jamais à table, et le
soir, en attendant l'heure de présider au coucher de ses
élèves, il se promenait en rond sur la terrasse
du jardin, ce qui ne faisait de mal à personne, mais
paraissait être l'indice d'une tête sans
réflexion livrée à une
oisiveté stupide. Miss Barbara n'en jugeait pas ainsi. Elle
avait M. Bat en horreur, d'abord à cause de son nom qui
signifie chauve-souris en anglais. Elle prétendait que,
quand on a le malheur de porter un pareil nom, il faut s'expatrier afin
de pouvoir s'en attribuer un autre en pays étranger. Et puis
elle avait toute sorte de préventions contre lui, elle lui
en voulait d'être de bon appétit, elle le croyait
vorace et cruel. Elle assurait que ses bizarres promenades en rond
dénotaient les plus funestes inclinations et cachaient les
plus sinistres desseins.
Aussi, lorsqu'elle le vit sur la terrasse, elle frissonna. Elsi sentit
trembler son bras auquel le sien s'était
accroché. Qu'y avait-il de surprenant à ce que M.
Bat, qui aimait le grand air, fût dehors jusqu'au moment de
la retraite de ses élèves, qui se couchaient plus
tard qu'Elsie, la plus jeune des trois ? Miss Barbara n'en fut pas
moins scandalisée, et, en passant près de lui,
elle ne put se retenir de lui dire d'un ton sec :
- Est-ce que vous comptez rester là toute la nuit ?
M. Bat fit un mouvement pour s'enfuir ; mais, craignant
d'être impoli, il s'efforça pour
répondre et répondit sous forme de question :
- Est-ce que ma présence gêne quelqu'un, et
désire-t-on que je rentre ?
- Je n'ai pas d'ordres à vous donner, reprit Barbara avec
aigreur, mais il m'est permis de croire que vous seriez mieux au
parloir avec la famille.
- Je suis mal au parloir, répondit modestement le
précepteur, mes pauvres yeux y souffrent cruellement de la
chaleur et de la vive clarté des lampes.
- Ah ! vos yeux craignent la lumière ? J'en étais
sûr ! Il vous faut tout au plus le crépuscule ?
Vous voudriez pouvoir voler en rond toute la nuit ?
- Naturellement ! répondit le précepteur en
s'efforçant de rire pour paraître aimable : ne
suis-je pas une bat ?
- Il n'y a pas de quoi se vanter ! s'écria Barbara en
frémissant de colère.
Et elle entraîna Elsie, interdite, dans l'ombre
épaisse de la petite allée.
- Ses yeux, ses pauvres yeux ! répétait Barbara
en haussant convulsivement les épaules ; attends que je te
plaigne, animal féroce !
- Vous êtes bien dure pour ce pauvre homme, dit Elsie. Il a
vraiment la vue sensible au point de ne plus voir du tout aux
lumières.
- Sans doute, sans doute ! Mais comme il prend sa revanche dans
l'obscurité ! C'est un nyctalope et, qui plus est, un
presbyte.
Elsi ne comprit pas ces épithètes, qu'elle crut
déshonorantes et dont elle n'osa pas demander l'explication.
Elle était encore dans l'ombre de l'allée qui ne
lui plaisait nullement et voyait enfin s'ouvrir devant elle le sombre
berceau au fond duquel apparaissait le pavillon blanchi par un clair
regard de la lune à son lever, lorsqu'elle recula en
forçant miss Barbara à reculer aussi.
- Qu'y a-t-il ? dit la dame aux gros yeux, qui ne voyait rien du tout.
- Il y a... il n'y a rien, répondit Elsie
embarrassée. Je voyais un homme noir devant nous, et,
à présent, je distingue M. Bat qui passe devant
la porte du pavillon. C'est lui qui se promène dans votre
parterrre.
- Ah ! s'écria miss Barbara indignée, je devais
m'y attendre. Il me poursuit, il m'épie, il
prétend dévaster mon ciel ! Mais ne craignez
rien, chère Elsie, je vais le traiter comme il le
mérite.
Elle s'élança en avant.
- Ah ! çà ! monsieur, dit-elle en s'adressant
à un gros arbre sur lequel la lune projetait l'ombre des
objets, quand cessera la persécution dont vous
m'obsédez ?
Elle allait faire un beau discours, lorsque Elsie l'interrompit en
l'entraînant vers la porte du pavillon et en lui disant :
- Chère miss Barbara, vous vous trompez, vous croyez parler
à M. Bat et vous parlez à votre ombre. M. Bat est
déjà loin, je ne le vois plus et je ne pense pas
qu'il ait eu l'idée de nous suivre.
- Je pense le contraire, moi, répondit la gouvernante.
Comment vous expliquez-vous qu'il soit arrivé ici avant
nous, puisque nous l'avions laissé derrière et ne
l'avons ni vu ni entendu passer à nos
côtés ?
- Il aura marché à travers les plates-bandes,
reprit Elsie ; c'est le plus court chemin et c'est celui que je prends
souvent quand le jardinier ne me regarde pas.
- Non, non ! dit miss Barbara avec angoisse, il a pris par-dessus les
arbres. Tenez, vous qui voyez loin, regardez au-dessus de votre
tête ! Je parie qu'il rôde devant mes
fenêtres !
Elsie regarda et ne vit rien que le ciel, mais, au bout d'un instant,
elle vit l'ombre mouvante d'une énorme chauve-souris passer
et repasser sur les murs du pavillon. Elle n'en voulut rien dire
à miss Barbara, dont les manies l'impatientaient en
retardant la satisfaction de sa curiosité. Elle la pressa
d'entrer chez elle en lui disant qu'il n'y avait ni chauve-souris ni
précepteur pour les épier.
- D'ailleurs, ajouta-t-elle, en entrant dans le petit parloir du
rez-de-chaussée, si vous êtes inquiète,
nous pourrons fort bien fermer la fenêtre et les rideaux.
- Voilà qui est impossible ! répondit Barbara. Je
donne un bal et c'est par la fenêtre que mes
invités doivent se présenter chez moi.
- Un bal ! s'écria Elsie stupéfaite, un bal dans
ce petit appartement ? des invités qui doivent entrer par la
fenêtre ? Vous vous moquez de moi, miss Barbara.
- Je dis un bal, un grand bal, répondit Barbara en allumant
une lampe qu'elle posa sur le bord de la fenêtre ; des
toilettes magnifiques, un luxe inouï !
- Si cela est, dit Elsie ébranlée par l'assurance
de sa gouvernante, je ne puis rester ici dans le pauvre costume
où je suis. Vous eussiez dû m'avertir, j'aurais
mis ma robe rose et mon collier de perles.
- Oh ! ma chère, répondit Barbara en
plaçant une corbeille de fleurs à
côté de la lampe, vous auriez beau vous couvrir
d'or et de pierreries, vous ne feriez pas le moindre effet à
côté de mes invités.
Elsie un peu mortifiée garda le silence et attendit. Miss
Barbara mit de l'eau et du miel dans une soucoupe en disant :
- Je prépare les rafraîchissements.
Puis, tout à coup, elle s'écria :
- En voici un ! c'est la princesse nepticula marginicollella avec sa
tunique de velours noir traversée d'une large bande d'or. Sa
robe est en dentelle noire avec une longue frange.
Présentons-lui une feuille d'orme, c'est le palais de ses
ancêtres où elle a vu le jour. Attendez !
Donnez-moi cette feuille de pommier pour sa cousine germaine, la belle
malella, dont la robe noire a des lames d'argent et dont la jupe
frangée est d'un blanc nacré. Donnez-moi du
genêt en fleurs, pour réjouir les yeux de ma
chère cemiostoma spartifoliella, qui approche avec sa
toilette blanche à ornements noir et or. Voici des roses
pour vous, marquise nepticula centifoliella. Regardez, chère
Elsie ! admirez cette tunique grenat brodée d'argent. Et ces
deux illustres lavernides : linneella, qui porte sur sa robe une
écharpe orange brodée d'or, tandis que
schranckella a l'écharpe orange lamée d'argent.
Quel goût, quelle harmonie dans ces couleurs voyantes
adoucies par le velouté des étoffes, la
transparence des franges soyeuses et l'heureuse répartition
des quantités ! L'adélide pazerella est toute en
drap d'or bordé de noir, sa jupe est lilas à
frange d'or. Enfin, la pyrale rosella, que voici et qui est une des
plus simples, a la robe de dessous d'un rose vif teintée de
blanc sur les bords. Quel heureux effet produit sa robe de dessous d'un
brun clair ! Elle n'a qu'un défaut, c'est d'être
un peu grande ; mais voici venir une troupe de véritables
mignonnes exquises. Ce sont des tinéines vêtues de
brun et semées de diamants, d'autres blanches avec des
perles sur de la gaze. Dispunctella a dix gouttes d'or sur sa robe
d'argent. Voici de très grands personnages d'une taille
relativement imposante : c'est la famille des adélides avec
leurs antennes vingt fois plus longues que leur corps, et leur
vêtement d'or à reflets rouges ou violets qui
rappellent la parure des plus beaux colibris. Et, à
présent, voyez ! voyez la foule qui se presse ! il en
viendra encore, et toujours ! et vous, vous ne saurez laquelle de ces
reines du soir admirer le plus pour la splendeur de son costume et le
goût exquis de sa toilette. Les moindres détails
du corsage, des antennes et des pattes sont d'une
délicatesse inouïe et je ne pense pas que vous ayez
jamais vu nulle part de créatures aussi parfaites. A
présent, remarquez la grâce de leurs mouvements,
la folle et charmante précipitation de leur vol, la
souplesse de leurs antennes qui est un langage, la gentillesse de leurs
attitudes. N'est-ce pas, Elsie, que c'est là une
fête inénarrable, et que toutes les autres
créatures sont laides, monstrueuses et méchantes
en comparaison de celles-ci ?
- Je dirai tout ce que vous voudrez pour vous faire plaisir,
répondit Elsie désappointée, mais la
vérité est que je ne vois rien ou presque rien de
ce que vous me décrivez avec tant d'enthousiasme.
J'aperçois bien autour de ces fleurs et de cette lampe, des
vols de petits papillons microscopiques, mais je distingue à
peine des points brillants et des points noirs, et je crains que vous
ne puisiez dans votre imagination les splendeurs dont il vous
plaît de les revêtir.
- Elle ne voit pas ! elle ne distingue pas ! s'écria
douloureusement la fée aux gros yeux. Pauvre petite ! j'en
étais sûre ! Je vous l'avais bien dit, que votre
infirmité vous priverait des joies que je savoure !
Heureusement, j'ai su compatir à la
débilité de vos organes ; voici un instrument
dont je ne me sers jamais, moi, et que j'ai emprunté pour
vous à vos parents. Prenez et regardez.
Elle offrait à Elsie une forte loupe, dont, faute
d'habitude, Elsie eut quelque peine à se servir. Enfin, elle
réussit, après une certaine fatigue, à
distinguer la réelle et surprenante beauté d'un
de ces petits êtres ; elle en fixa un autre et vit que miss
Barbara ne l'avait pas trompée : l'or, la pourpre,
l'améthyste, le grenat, l'orange, les perles et les roses se
condensaient en ornements symétriques sur les manteaux et
les robes de ces imperceptibles personnages. Elsie demandait
naïvement pourquoi tant de richesse et de beauté
étaient prodiguées à des
êtres qui vivent tout au plus quelques jours et qui volent la
nuit, à peinne saisissables, au regard de l'homme.
- Ah ! voilà ! répondit en riant la
fée aux gros yeux. Toujours la même question ! Ma
pauvre Elsie, les grandes personnes la font aussi,
c'est-à-dire qu'elles n'ont, pas plus que les enfants,
l'idée saine des lois de l'univers. Elles croient que tout a
été créé pour l'homme et
que ce qu'il ne voit pas ou ne comprend pas, ne devrait pas exister.
Mais moi, la fée aux gros yeux, comme on m'appelle, je sais
que ce qui est simplement beau et aussi important que ce que l'homme
utilise, et je me réjouis quand je contemple des choses ou
des êtres merveilleux dont personne ne songe à
tirer parti. Mes chers petits papillons sont répandus par
milliers de milliards sur la terre, ils vivent modestement en famille
sur une petite feuille, et personne n'a encore eu l'idée de
les tourmenter.
- Fort bien, dit Elsie, mais les oiseaux, les fauvettes, les rossignols
s'en nourrissent, sans compter les chauves-souris !
- Les chauves-souris ! Ah ! vous m'y faites songer ! La
lumière qui attire mes pauvres petits amis et qui me permet
de les contempler, attire aussi ces horribles bêtes qui
rôdent des nuits entières, la gueule ouverte,
avalant tout ce qu'elles rencontrent. Allons, le bal est fini,
éteignons cette lampe. Je vais allumer ma lanterne, car la
lune est couchée, et je vais vous reconduire au
château.
Comme elles descendaient les marches du petit perron du pavillon :
- Je vous l'avais bien dit, Elsie, ajouta miss Barbara, vous avez
été déçue dans votre
attente, vous n'avez vu qu'imparfaitement mes petites fées
de la nuit et leur danse fantastique autour de mes fleurs. Avec la
loupe, on ne voit qu'un objet à la fois, et, quand cet objet
est un être vivant, on ne le voit qu'au repos. Moi, je vois
tout mon cher petit monde à la fois, je ne perds rien de ses
allures et de ses fantaisies. Je vous en ai montré fort peu
aujourd'hui. La soirée était trop
fraîche et le vent ne donnait pas du bon
côté. C'est dans les nuits d'orage que j'en vois
des milliers se réfugier chez moi, ou que je les surprends
dans leurs abris de feuillage et de fleurs. Je vous en ai
nommé quelques-uns, mais il y en a une multitude d'autres
qui, selon la saison, éclosent à une courte
existence d'ivresse, de parure et de fêtes. On ne les
connaît pas tous, bien que certaines personnes savantes et
patientes les étudient avec soin et que l'on ait
publié de gros livres où ils sont admirablement
représentés avec un fort grossissement pour les
yeux faibles ; mais ces livres ne suffisent pas, et chaque personne
bien douée et bien intentionnée peut grossir le
catalogue acquis à la science par des découvertes
et des observations nouvelles. Pour ma part, j'en ai trouvé
un grand nombre qui n'ont encore ni leurs noms ni leurs portraits
publiés, et je m'ingénie à
réparer à leur profit l'ingratitude ou le
dédain de la science. Il est vrai qu'ils sont si petits, si
petits, que peu de personnes daigneront les observer.
- Est-ce qu'il y en a de plus petits que ceux que vous m'avez
montrés ? dit Elsie, qui voyant miss Barbara
arrêtée sur le perron, s'était
appuyée sur la rampe.
Elsie avait veillé plus tard que de coutume, elle n'avait
pas eu toute la surprise et tout le plaisir qu'elle se promettait et le
sommeil commençait à la gagner.
- Il y a des êtres infiniments petits, dont on ne devrait pas
parler sans respect, répliqua miss Barbara, qui ne faisait
pas attention à la fatigue de son
élève. Il y en a qui échappent au
regard de l'homme et aux plus forts grossissements des instruments. Du
moins, je le présume et je le crois, moi qui en vois plus
que la plupart des gens n'en peuvent voir. Qui peut dire à
quelles dimensions, apparentes pour nous, s'arrête la vie
universelle ? Qui nous prouve que les puces n'ont pas des puces,
lesquelles nourrissent à leur tour des puces qui en
nourrissent d'autres, et ainsi jusqu'à l'infini ? Quant aux
papillons, puisque les plus petits que nous puissions apercevoir sont
incontestablement plus beaux que les gros, il n'y a pas de raison pour
qu'il n'en existe pas une foule d'autres encore plus beaux et plus
petits dont les savants ne soupçonnent jamais l'existence.
Miss Barbara en état là de sa
démonstration, sans se douter qu'Elsie, qui
s'était laissée glisser sur les marches du
perron, dormait de tout son coeur, lorsqu'un choc inattendu souleva
brusquement la petite lanterne des mains de la gouvernante et fit
tomber cet objet sur les genoux d'Elsie réveillée
en sursaut.
- Une chauve-souris ; une chauve-souris ! s'écria Barbara
éperdue en cherchant à ramasser la lanterne
éteinte et brisée.
Elsie s'était vivement levée sans savoir
où elle était.
- Là ! là ! criait Barbara, sur votre jupe,
l'horrible bête est tombée aussi, je l'ai vue
tomber, elle est sur vous !
Elsie n'avait pas peur des chauves-souris, mais elle savait que, si un
choc léger les étourdit, elles ont de bonnes
petites dents pour mordre, quand on veut les prendre, et, avisant un
point noir sur sa robe, elle le saisit dans son mouchoir en disant :
- Je la tiens, tranquillisez-vous, miss Barbara, je la tiens bien !
- Tuez-la, étouffez-la, Elsie ! Serrez bien fort,
étouffez ce mauvais génie, cet affreux
précepteur qui me persécute !
Elsie ne comprenait plus rien à la folie de sa gouvernante ;
elle n'aimait pas à tuer et trouvait les chauves-souris fort
utiles, vu qu'elles détruisent une multitude de cousins et
d'insectes nuisibles. Elle secoua son mouchoir instinctivement pour
faire échapper le pauvre animal ; mais quelle fut sa
surprise, quelle fut sa frayeur en voyant M. Bat s'échapper
du mouchoir et s'élancer sur miss Barbara, comme s'il
eût voulu la dévorer !
Elsie s'enfuie à travers les plates-bandes, en proie
à une terreur invincible. Mais, au bout de quelques
instants, elle fut prise de remords, se retourna et revint sur ses pas
pour porter secours à son infortunée gouvernante.
Miss Barbara avait disparu et la chauve-souris volait en rond autour du
pavillon.
- Mon Dieu ! s'écria Elsie
désespérée, cette bête
cruelle a avalé ma pauvre fée ! Ah ! si j'avais
su, je ne lui aurais pas sauvé la vie !
La chauve-souris disparut et M. Bat se trouva devant Elsie.
- Ma chère enfant, lui dit-il, c'est bien et c'est
raisonnable de sauver la vie à de pauvres
persécutés. Ne vous repentez pas d'une bonne
action, miss Barbara n'a eu aucun mal. En l'entendant crier,
j'étais accouru, vous croyant l'une et l'autre
menacées de quelque danger sérieux. Votre
gouvernante s'est réfugiée et
barricadée chez elle en m'accablant d'injures que je ne
mérite pas. Puisqu'elle vous abandonne à ce
qu'elle regarde comme un grand péril, voulez-vous me
permettre de vous reconduire à votre bonne, et n'aurez-vous
point peur de moi ?
- Vraiment, je n'ai jamais eu peur de vous, monsieur Bat,
répondit Elsie, vous n'êtes point
méchant, mais vous êtes fort singulier.
- Singulier, moi ? Qui peut vous faire penser que j'aie une
singularité quelconque ?
- Mais... je vous ai tenu dans mon mouchoir tout à l'heure,
monsieur Bat, et permettez-moi de vous dire que vous vous exposiez
beaucoup, car, si j'avais écouté miss Barbara,
c'était fait de vous !
- Chère miss Elsie, répondit le
précepteur en riant, je comprends maintenant ce qui s'est
passé et je vous bénis de m'avoir soustrait
à la haine de cette pauvre fée, qui n'est pas
méchante non plus, mais qui est bien plus
singulière que moi !
Quand Elsie eut bien dormi, elle trouva fort invraisemblable que M. Bat
eût le pouvoir de devenir homme ou bête
à volonté. A déjeuner, elle remarqua
qu'il avalait avec délices des tranches de boeuf saignant,
tandis que miss Barbara ne prenait que du thé. Elle en
conclut que le précepteur n'était pas homme
à se régaler de micros, et que la gouvernante
suivait un régime propre à entretenir ses vapeurs.
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