L'orgue du titan
George Sand
Un soir, l'improvisation musicale du vieux et illustre maître
Angelin nous passionnait comme de coutume, lorsqu'une corde de piano
vint à se briser avec une vibration insignifiante pour nous,
mais qui produisit sur les nerfs surexcités de l'artiste
l'effet du coup de foudre. Il recula brusquement sa chaise, frotta ses
mains, comme si, chose impossible, la corde les eût
cinglées, et laissa échapper ces
étranges paroles :
- Diable de titan, va !
Sa modestie bien connue ne nous permettait pas de penser qu'il se
comparât à un titan. Son émotion nous
parut extraordinaire. Il nous dit que ce serait trop long à
expliquer.
- Cela m'arrive quelquefois, nous dit-il, quand je joue le motif sur
lequel je viens d'improviser. Un bruit imprévu me trouble et
il me semble que mes mains s'allongent. C'est une sensation douloureuse
et qui me reporte à un moment tragique et pourtant heureux
dans mon existence.
Pressé de s'expliquer, il céda et nous raconta ce
qui suit :
Vous savez que je suis de l'Auvergne, né dans une
très pauvre condition et que je n'ai pas connu mes parents.
Je fus élevé par la charité publique
et recueilli par M. Jansiré, que l'on appelait par
abréviation maître Jean, professeur de musique et
organiste de la cathédrale de Clermont. J'étais
son élève en qualité d'enfant de
choeur. En outre, il prétendait m'enseigner le
solfège et le clavecin.
C'était un homme terriblement bizarre que maître
Jean, un véritable type de musicien classique, avec toutes
les excentricités que l'on nous attribue, que quelques-uns
de nous affectent encore, et qui, chez lui, étaient
parfaitement naïves, par conséquent redoutables.
Il n'était pas sans talent, bien que ce talent fût
très au-dessous de l'importance qu'il lui attribuait. Il
était bon musicien, avait des leçons en ville et
m'en donnait à moi-même à ses moments
perdus, car j'étais plutôt son domestique que son
élève et je faisais mugir les soufflets de
l'orgue plus souvent que je n'en essayais les touches.
Ce délaissement ne m'empêchait pas d'aimer la
musique et d'en rêver sans cesse ; à tous autres
égards, j'étais un véritable idiot,
comme vous allez voir.
Nous allions quelquefois à la campagne, soit pour rendre
visite à des amis du maître, soit pour
réparer les épinettes et clavecins de sa
clientèle ; car, en ce temps-là, - je vous parle
du commencement du siècle, - il y avait fort peu de pianos
dans nos provinces, et le professeur organiste ne dédaignait
pas les petits profits du luthier et de l'accordeur.
Un jour, maître Jean me dit :
- Petit, vous vous lèverez demain avec le jour. Vous ferez
manger l'avoine à Bibi, vous lui mettrez la selle et le
portemanteau et vous viendrez avec moi. Emportez vos souliers neufs et
votre habit vert billard. Nous allons passer deux jours de vacances
chez mon frère le curé de Chanturgue.
Bibi était un petit cheval maigre, mais vigoureux, qui avait
l'habitude de porter maître Jean avec moi en croupe.
Le curé de Chanturgue était un bon vivant et un
excellent homme que j'avais vu quelquefois chez son frère.
Quant à Chanturgue, c'était une paroisse
éparpillée dans les montagnes et dont je n'avais
non plus d'idée que si l'on m'eût parlé
de quelque tribu perdue dans les déserts du nouveau monde.
Il fallait être ponctuel avec maître Jean. A trois
heures du matin, j'étais debout ; à quatre, nous
étions sur la route des montagnes ; à midi, nous
prenions quelque repos et nous déjeunions dans une petite
maison d'auberge bien noire et bien froide, située
à la limite d'un désert de bruyères et
de laves ; à trois heures, nous repartions à
travers ce désert.
La route était si ennuyeuse, que je m'endormis à
plusieurs reprises. J'avais étudié
très consciencieusement la manière de dormir en
croupe sans que le maître s'en aperçut. Bibi ne
portait pas seulement l'homme et l'enfant, il avait encore à
l'arrière-train, presque sur la queue, un portemanteau
étroit, assez élevé, une sorte de
petite caisse en cuir où ballottaient
pêle-mêle les outils de maître Jean et
ses nippes de rechange. C'est sur ce portemanteau que je me calais, de
manière qu'il ne sentît pas sur son dos
l'alourdissement de ma personne et sur son épaule le
ballancement de ma tête. Il avait beau consulter le profil
que nos ombres dessinaient sur les endroits aplanis du chemin ou sur
les talus de rochers ; j'avais étudié cela aussi,
et j'avais, une fois pour toutes, adopté une pose en
raccourci, dont il ne pouvait saisir nettement l'intention. Quelquefois
pourtant, il soupçonnait quelque chose et m'allongeait sur
les jambes un coup de sa cravache à pomme d'argent, en
disant :
- Attention, petit ! on ne dort pas dans la montagne !
Comme nous traversions un pays plat et que les précipices
étaient encore loin, je crois que ce jour-là il
dormit pour son compte. Je m'éveillai dans un lieu qui me
parut sinistre. C'était encore un sol plat couvert de
bruyères et de buissons de sorbiers nains. De sombres
collines tapissées de petits sapins s'élevaient
sur ma droite et fuyaient derrière moi ; à mes
pieds, un petit lac, rond comme un verre de lunette, - c'est vous dire
que c'était un ancien cratère, -
reflétait un ciel bas et nuageux. L'eau, d'un gris
bleuâtre, à pâles reflets
métalliques, ressemblait à du plomb en fusion.
Les berges unies de cet étang circulaire cachaient pourtant
l'horizon, d'où l'on pouvait conclure que nous
étions sur un plan très
élevé ; mais je ne m'en rendis point compte et
j'eus une sorte d'étonnement craintif en voyant les nuages
ramper si près de nos têtes, que, selon moi, le
ciel menaçait de nous écraser.
Maître Jean ne fit nulle attention à ma
mélancolie.
- Laisse brouter Bibi, me dit-il en mettant pied à terre ;
il a besoin de souffler. Je ne suis pas sûr d'avoir suivi le
bon chemin, je vais voir.
Il s'éloigna et disparut dans les buissons ; Bibi se mit
à brouter les fines herbes et les jolis oeillets sauvages
qui foisonnaient avec mille autres fleurs dans ce pâturage
inculte. Moi, j'essayai de me réchauffer en battant la
semelle. Bien que nous fussions en plein été,
l'air était glacé. Il me sembla que les
recherches du maître duraient un siècle. Ce lieu
désert devait servir de refuge à des bandes de
loups, et, malgré sa maigreur, Bibi eût fort bien
pu les tenter. J'étais en ce temps-là plus maigre
encore que lui ; je ne me sentis pourtant pas rassuré pour
moi-même. Je trouvais le pays affreux et ce que le
maître appelait une partie de plaisir s'annonçait
pour moi comme une expédition grosse de dangers. Etait-ce un
pressentiment ?
Enfin il reparut, disant que c'était le bon chemin et nous
repartîmes au petit trot de Bibi, qui ne paraissait nullement
démoralisé d'entrer dans la montagne.
Aujourd'hui, de belles routes sillonnent ces sites sauvages, en partie
cultivés déjà ; mais, à
l'époque où je les vis pour la
première fois, les voies étroites,
inclinées ou relevées dans tous les sens, allant
au plus court n'importe au prix de quels efforts, n'étaient
point faciles à suivre. Elles n'étaient
empierrées que par les écroulements fortuits des
montagnes, et, quand elles traversaient ces plaines
disposées en terrasses, il arrivait que l'herbe recouvrait
fréquemment les traces des petites roues de chariot et des
pieds non ferrés des chevaux qui les traînaient.
Quand nous eûmes descendu jusqu'aux rives
déchirées d'un torrent d'hiver, à sec
pendant l'été, nous remontâmes
rapidement, et, en tournant le massif exposé au nord, nous
nous retrouvâmes vers le midi dans un air pur et brillant. Le
soleil sur son déclin enveloppait le paysage d'une splendeur
extraordinaire et ce paysage était une des plus belles
choses que j'ai vues de ma vie. Le chemin tournant, tout
bordé d'un buisson épais d'épilobes
roses, dominait un plan ravivé au flanc duquel surgissaient
deux puissantes roches de basalte d'aspect monumental, portant
à leur cîme des aspérités
volcaniques qu'en eût pu prendre pour des ruines de
forteresses.
J'avais déjà vu les combinaisons prismatiques du
basalte dans mes promenades autour de Clermont, mais jamais avec cette
régularité et dans cette proportion. Ce que l'une
de ces roches avait d'ailleurs de particulier, c'est que les prismes
étaient contournés en spirale et semblaient
être l'ouvrage à la fois grandiose et coquet d'une
race d'hommes gigantesques.
Ces deux roches paraissaient, d'où nous étions,
fort voisines l'une de l'autre ; mais en réalité
elles étaient séparées par un ravin
à pic au fond duquel coulait une rivière. Telles
qu'elles se présentaient, elles servaient de repoussoir
à une gracieuse perspective de montagnes marbrées
de prairies vertes comme l'émeraude, et coupées
de ressauts charmants formés de lignes rocheuses et de
forêts. Dans tous les endroits adoucis, on saisissait au loin
les chalets et les troupeaux de vaches, brillantes comme de fauves
étincelles au reflet du couchant. Puis, au bout de cette
perspective, par-dessus l'abîme des vallées
profondes noyées dans la lumière, l'horizon se
relevait en dentelures bleues, et les monts Dômes profilaient
dans le ciel leurs pyramides tronquées, leurs ballons
arrondis ou leurs masses isolées, droites comme des tours.
La chaîne de montagnes où nous entrions avait des
formes bien différentes, plus sauvages et pourtant plus
suaves. Les bois de hêtres jetés en pente rapide,
avec leur mille cascatelles au frais murmure, les ravins à
pic tout tapissés de plantes grimpantes, les grottes
où le suintement des sources entretenait le
revêtement épais des mousses veloutées,
les gorges étroites brusquement fermées
à la vue par leurs coudes multipliés, tout cela
bien plus alpestre et plus mystérieux que les lignes froides
et nues des volcans de date plus récente.
Depuis ce jour, j'ai revu l'entrée solennelle que les deux
roches basaltiques placées à la limite du
désert font à la chaîne du mont Dore,
et j'ai pu me rendre compte du vague éblouissement que j'en
reçus quand je les vis pour la première fois.
Personne ne m'avait encore appris en quoi consiste le beau dans la
nature. Je le sentis pour ainsi dire physiquement, et, comme j'avais
mis pied à terre pour faciliter la montée au
petit cheval, je restai immobile, oubliant de suivre le cavalier.
- Eh bien, eh bien, me cria maître Jean, que faites-vous
là-bas, imbécile ?
Je me hâtai de le rejoindre et de lui demander le nom de
l'endroit si drôle, où nous étions.
- Apprenez, drôle vous-même,
répondit-il, que cet endroit est un des plus extraordinaires
et des plus effrayants que vous verrez jamais. Il n'a pas de nom que je
sache, mais les deux pointes que vous voyez là, c'est la
roche Sanadoire et la roche Tuilière. Allons, remontez, et
faites attention à vous.
Nous avions tourné les roches et devant nous s'ouvrait
l'abîme vertigineux qui les sépare. De cela, je ne
fus point effrayé. J'avais gravi assez souvent les pyramides
escarpées des monts Dômes pour ne pas
connaître l'éblouissement de l'espace.
Maître Jean, qui n'était pas né dans la
montagne et qui n'était venu en Auvergne qu'à
l'âge d'homme, était moins aguerri que moi.
Je commençai, ce jour-là, à faire
quelques réflexions sur les puissants accidents de la nature
au milieu desquels j'avais grandi sans m'en étonner, et, au
bout d'un instant de silence, me retournant vers la roche Sanadoire, je
demandai à mon maître qu'est-ce qui avait fait ces
choses-là.
- C'est Dieu qui a fait toutes choses, répondit-il, vous le
savez bien.
- Je sais ; mais pourquoi a-t-il fait des endroits qu'on dirait tout
cassés, comme s'il avait voulu les défaire
après les avoir faits ?
La question était fort embarrassante pour maître
Jean, qui n'avait aucune notion des lois naturelles de la
géologie et qui, comme la plupart des gens de ce
temps-là, mettait encore en doute l'origine volcanique de
l'Auvergne. Cependant, il ne lui convenait pas d'avouer son ignorance,
car il avait la prétention d'être instruit et beau
parleur. Il tourna donc la difficulté en se jetant dans la
mytologie et me répondit emphatiquement :
- Ce que vous voyez là, c'est l'effort que firent les titans
pour escalader le ciel.
- Les titans ! qu'est-ce que c'est que cela ? m'écriai-je
voyant qu'il était en humeur de déclamer.
- C'était, répondit-il, des géants
effroyables qui prétendaient détrôner
Jupiter et qui entassèrent roches sur roches, monts sur
monts, pour arriver jusqu'à lui ; mais il les foudroya, et
ces montagnes brisées, ces autres
éventrées, ces abîmes, tout cela, c'est
l'effet de la grande bataille.
- Est-ce qu'ils sont tous morts ? demandai-je.
- Qui ça ? les titans ?
- Oui ; est-ce qu'il y en a encore ?
Maître Jean ne put s'empêcher de rire de ma
simplicité, et, voulant s'en amuser, il répondit :
- Certainement, il en est resté quelques-uns.
- Bien méchants ?
- Terribles !
- Est-ce que nous en verrons dans ces montagnes-ci ?
- Eh ! eh ! cela se pourrait bien.
- Est-ce qu'ils pourraient nous faire du mal ?
- Peut-être ! mais, si tu en rencontres, tu te
dépêcheras d'ôter ton chapeau et de
saluer bien bas.
- Qu'à cela ne tienne ! répondis-je gaiement.
Maître Jean crut que j'avais compris son ironie et songea
à autre chose. Quant à moi, je n'étais
point rassuré, et, comme la nuit commençait
à se faire, je jetais des regards méfiants sur
toute roche ou surtout gros arbre d'apparence suspecte,
jusqu'à ce que, me trouvant tout près, je pusse
m'assurer qu'il n'y avait pas là forme humaine.
Si vous me demandiez où est située la paroisse de
Chanturgue, je serais bien empêché de vous le
dire. Je n'y suis jamais retourné depuis et je l'ai en vain
cherchée sur les cartes et dans les itinéraires.
Comme j'étais impatient d'arriver, la peur me gagnant de
plus en plus, il me sembla que c'était fort loin de la roche
Sanadoire. En réalité, c'était fort
près, car il ne faisait pas nuit noire quand nous y
arrivâmes. Nous avions fait beaucoup de détours en
côtoyant les méandres du torrent. Selon toute
probabilité, nous avions passé
derrière les montagnes que j'avais vues de la roche
Sanadoire et nous étions de nouveau à
l'exposition du midi, puisqu'à plusieurs centaines de
mètres au-dessous de nous croissaient quelques maigres
vignes.
Je me rappelle très bien l'église et le
presbytère avec les trois maisons qui composaient le
village. C'était au sommet d'une colline adoucie que des
montagnes plus hautes abritaient du vent. Le chemin raboteux
était très large et suivait avec une sage lenteur
les mouvements de la colline. Il était bien battu, car la
paroisse, composée d'habitations éparses et
lointaines, comptait environ trois cents habitants que l'on voyait
arriver tous les dimanches, en famille, sur leurs chars à
quatre roues, étroits et longs comme des pirogues et
traînés par des vaches. Excepté ce
jour-là, on pouvait se croire dans le désert ;
les maisons qui eussent pu être en vue se trouvaient
cachées sous l'épaisseur des arbres au fond des
ravins, et celles des bergers, situées en haut,
étaient abritées dans les plis des grosses roches.
Malgré son isolement et la sobriété de
son ordinaire, le curé de Chanturgue était gros,
gras et fleuri comme les plus beaux chanoines d'une
cathédrale. Il avait le caractère aimable et gai.
Il n'avait pas été trop tourmenté par
la Révolution. Ses paroissiens l'aimaient parce qu'il
était humain, tolérant, et prêchait en
langage du pays.
Il chérissait son frère Jean, et, bon pour tout
le monde, il me reçut et me traita comme si j'eusse
été son neveu. Le souper fut agréable
et le lendemain s'écoula gaiement. Le pays, ouvert d'un
côté sur les vallées,
n'était point triste ; de l'autre, il était
enfoui et sombre, mais les bois de hêtres et de sapins pleins
de fleurs et de fruits sauvages, coupés par des prairies
humides d'une fraîcheur délicieuse, n'avaient rien
qui me rappelât le site terrible de la roche Sanadoire ; les
fantômes de titans qui m'avaient gâté le
souvenir de ce bel endroit s'effacèrent de mon esprit.
On me laissa courir où je voulus, et je fis connaissance
avec les bûcherons et les bergers, qui me
chantèrent beaucoup de chansons. Le curé, qui
voulait fêter son frère et qui l'attendait,
s'était approvisionné de son mieux, mais lui et
moi faisions seuls honneur au festin. Maître Jean avait un
médiocre appétit, comme les gens qui boivent sec.
Le curé lui servit à discrétion le vin
du cru, noir comme de l'encre, âpre au goût, mais
vierge de tout alliage malfaisant, et, selon lui, incapable de faire
mal à l'estomac.
Le jour suivant, je pêchai des truites avec le sacristain
dans un petit réservoir que formait la rencontre de deux
torrents et je m'amusai énormément à
écouter une mélodie naturelle que l'eau avait
trouvée en se glissant dans une pierre creuse. Je la fis
remarquer au sacristain, mais il ne l'entendit pas et crut que je
rêvais.
Enfin, le troisième jour, on se disposa à la
séparation. Maître Jean voulait partir de bonne
heure, disant que la route était longue, et l'on se mit
à déjeuner avec le projet de manger vite et de
boire peu.
Mais le curé prolongeait le service, ne pouvant se
résoudre à nous laisser partir sans
être bien lestés.
- Qui vous presse tant ? disait-il. Pourvu que vous soyez sortis en
plein jour de la montagne, à partir de la descente de la
roche Sanadoire vous rentrez en pays plat et plus vous approchez de
Clermont, meilleure est la route. Avec cela, la lune est au plein et il
n'y a pas un nuage au ciel. Voyons, voyons, frère Jean,
encore un verre de ce vin, de ce bon petit vin de Chante-orgue !
- Pourquoi Chante-orgue ? dit maître Jean.
- Eh ! ne vois-tu pas que Chanturgue vient de Chante-orgue ? C'est
clair comme le jour et je n'ai pas été long
à en découvrir l'étymologie.
- Il y a donc des orgues dans vos vignes ? demandai-je avec ma
stupidité accoutumée.
- Certainement, répondit le bon curé. Il y en a
plus d'un quart de lieue de long.
- Avec des tuyaux ?
- Avec des tuyaux tout droits comme à ton orgue de la
cathédrale.
- Et qu'est-ce qui en joue ?
- Oh ! les vignerons avec leurs pioches.
- Qu'est-ce donc qui les a faites, ces orgues ?
- Les Titans ! dit maître Jean en reprenant son ton railleur
et doctoral.
- En effet, c'est bien dit, reprit le curé,
émerveillé du génie de son
frère. On peut dire que c'est l'oeuvre des titans.
J'ignorais que l'on donnât le nom de jeux d'orgues aux
cristallisations du basalte quand elles offrent de la
régularité. Je n'avais jamais ouï parler
des célèbres orgues basaltiques d'Espaly en
Velay, ni de plusieurs autres très connues aujourd'hui et
dont personne ne s'étonne plus. Je pris au pied de la lettre
l'explication de M. le curé et je me félicitai de
n'être point descendu à la vigne, car toutes mes
terreurs me reprenaient.
Le déjeuner se prolongea indéfiniment et devint
un dîner, presque un souper. Maître Jean
était enchanté de l'étymologie de
Chanturgue et ne se lassait pas de répéter :
- Chante-orgue ! Joli vin, joli nom ! On l'a fait pour moi qui touche
l'orgue, et agréablement, je m'en flatte ! Chante, petit
vin, chante dans mon verre ! chante aussi dans ma tête ! Je
te sens gros de fugues et de motets qui couleront de mes doigts comme
tu coules de la bouteille ! A ta santé, frère !
Vivent les grandes orgues de Chanturgue ! vive mon petit orgue de la
cathédrale, qui, tout de même, est aussi puissant
sous ma main qu'il le serait sous celle d'un titan ! Bah ! je suis un
titan aussi, moi ! Le génie grandit l'homme et chaque fois
que j'entonne le Gloria in excelsis, j'escalade le ciel !
Le bon curé prenait sérieusement son
frère pour un grand homme et il ne le grondait pas de ses
accès de vanité délirante.
Lui-même fêtait le vin de Chante-orgue avec
l'attendrissement d'un frère qui reçoit les
adieux prolongés de son frère
bien-aimé ; si bien que le soleil commençait
à baisser quand on m'ordonna d'habiller Bibi. Je ne
répondrais pas que j'en fusse bien capable.
L'hospitalité avait rempli bien souvent mon verre et la
politesse m'avait fait un devoir de ne pas le laisser plein.
Heureusement le sacristain m'aida, et, après de longs et
tendres embrassements, les deux frères baignés de
larmes se quittèrent au bas de la colline. Je montai en
trébuchant sur l'échine de Bibi.
- Est-ce que, par hasard, monsieur serait ivre ? dit maître
Jean en caressant mes oreilles de sa terrible cravache.
Mais il ne me frappa point. Il avait le bras singulièrement
mou et les jambes très lourdes, car on eut beaucoup de peine
à équilibrer ses étriers, dont l'un se
trouvait alternativement plus long que l'autre.
Je ne sais point ce qui se passa jusqu'à la nuit. Je crois
bien que je ronflais tout haut sans que le maître s'en
aperçut. Bibi était si raisonnable que
j'étais sans inquiétude. Là
où il avait passé une fois, il s'en souvenait
toujours.
Je m'éveillai en le sentant s'arrêter brusquement
et il me sembla que mon ivresse était tout à fait
dissipée, car je me rendis fort vite compte de la situation.
Maître Jean n'avait pas dormi, ou bien il s'était
malheureusement réveillé à temps pour
contrarier l'instinct de sa monture. Il l'avait engagée dans
un faux chemin. Le docile Bibi avait obéi sans
résistance ; mais voilà qu'il sentait le terrain
manquer devant lui et qu'il se rejetait en arrière pour ne
pas se précipiter avec nous dans l'abîme.
Je fus vite sur mes pieds, et je vis au-dessus de nous, à
droite, la roche Sanadoire toute bleue au reflet de la lune, avec son
jeu d'orgues contourné et sa couronne dentelée.
Sa soeur jumelle, la roche Tuilière, était
à gauche, de l'autre côté du ravin,
l'abîme entre deux ; et nous, au lieu de suivre le chemin
d'en haut, nous avions pris le sentier à mi-côte.
- Descendez, descendez, criai-je au professeur de musique. Vous ne
pouvez point passer là ! c'est un sentier pour les
chèvres.
- Allons donc, poltron, répondit-il d'une voix forte, Bibi
n'est point une chèvre ?
- Non, non, maître, c'est un cheval ; ne rêvez pas
! Il ne peut pas et il ne veut pas !
Et, d'un violent effort, je retirai Bibi du danger, mais non sans
l'abattre un peu sur ses jarrets, ce qui força le
maître à descendre plus vite qu'il n'eût
voulu.
Ceci le mit dans une grande colère, bien qu'il
n'eût aucun mal, et, sans tenir compte de l'endroit dangereux
où nous nous trouvions, il chercha sa cravache pour
m'administrer une de ces corrections qui n'étaient pas
toujours anodines. J'avais tout mon sang-froid. Je ramassai la cravache
avant lui, et, sans respect pour la pomme d'argent, je la jetai dans le
ravin.
Heureusement pour moi, maître Jean ne s'en aperçut
pas. Ses idées se succédèrent trop
rapidement.
- Ah ! Bibi ne veut pas ! disait-il, et Bibi ne peut pas ! Bibi n'est
pas une chèvre ! Eh bien, moi, je suis une gazelle !
Et, en parlant ainsi, il se prit à courir devant lui, se
dirigeant vers le précipice.
Malgré l'aversion qu'il m'inspirait dans ses
accès de colère, je fus
épouvanté et m'élançai sur
ses traces. Mais, au bout d'un instant, je me tranquillisai. Il n'y
avait point là de gazelle. Rien ne ressemblait moins
à ce gracieux quadrupède que le professeur
à ailes de pigeon dont la queue, ficelée d'un
ruban noir, sautait d'une épaule à l'autre avec
une rapidité convulsive lorsqu'il était
ému. Son habit à longues basques, ses culottes de
nankin et ses bottes molles le faisaient plutôt ressembler
à un oiseau de nuit.
Je le vis bientôt s'agiter au-dessus de moi ; il avait
quitté le sentier à pic, il lui restait assez de
raison pour ne pas songer à descendre ; il remontait en
gesticulant vers la roche Sanadoire, et bien que le talus fût
rapide, il n'était pas dangereux.
Je pris Bibi par la bride et l'aidai à virer de bord, ce qui
n'était pas facile. Puis je remontai avec lui le sentier
pour regagner la route ; je comptais y retrouver maître Jean,
qui avait pris cette direction.
Je ne l'y trouvai pas, et, laissant le fidèle Bibi sur sa
bonne foi, je redescendis à pied, en droite ligne,
jusqu'à la roche Sanadoire. La lune éclairait
vivement. J'y voyais comme en plein jour. Je ne fus donc pas longtemps
sans découvrir maître Jean assis sur un
débris, les jambes pendantes et reprenant haleine.
- Ah ! ah ! c'est toi, petit malheureux ! me dit-il. Qu'as-tu fait de
mon pauvre cheval ?
- Il est là, maître, il vous attend,
répondis-je.
- Quoi ! tu l'as sauvé ? Fort bien, mon garçon !
Mais comment as-tu fait pour te sauver toi-même ? Quelle
effroyable chute, hein ?
- Mais, monsieur le professeur, nous n'avons pas fait de chute !
- Pas de chute ? L'idiot ne s'en est pas aperçu ! Ce que
c'est que le vin !... O vin ! vin de Chanturgue, vin de Chante-orgue...
beau petit vin musical ! j'en boirais bien encore un verre ! Apporte,
petit ! Viens ça, doux sacristain ! Frère,
à ta santé ! A la santé des titans ! A
la santé du diable !
J'étais un bon croyant. Les paroles du maître me
firent frémir.
- Ne dites pas cela, maître, m'écriai-je. Revenez
à vous, voyez où vous êtes !
- Où je suis ? reprit-il en promenant autour de lui ses yeux
agrandis, d'où jaillissaient les éclairs du
délire ; où je suis ? où dis-tu que je
suis ? Au fond du torrent ? Je ne vois pas le moindre poisson !
- Vous êtes au pied de cette grande roche Sanadoire qui
surplombe de tous les côtés. Il pleut des pierres
ici, voyez, la terre en est couverte. N'y restons pas,
maître. C'est un vilain endroit.
- Roche Sanadoire ! reprit le maître en cherchant
à soulever sur son front son chapeau qu'il avait sous le
bras. Roche Sonatoire, oui, c'est là ton vrai nom, je te
salue entre toutes les roches ! Tu es le plus beau jeu d'orgues de la
création. Tes tuyaux contournés doivent rendre
des sons étranges, et la main d'un titan peut seule te faire
chanter ! Mais ne suis-je pas un titan, moi ? Oui, j'en suis un, et, si
un autre géant me dispute le droit de faire ici de la
musique, qu'il se montre !... Ah ! ah ! oui-da ! Ma cravache, petit ?
où est ma cravache ?
- Quoi donc, maître ? lui répondis-je
épouvanté, qu'en voulez-vous faire ? est-ce que
vous voyez ?...
- Oui, je vois, je le vois, le brigand ! le monstre ! ne le vois-tu pas
aussi ?
- Non, où donc ?
- Eh parbleu ! là-haut, assis sur la dernière
pointe de la fameuse roche Sonatoire, comme tu dis !
Je ne disais rien et ne voyais rien qu'une grosse pierre
jaunâtre rongée par une mousse
desséchée. Mais l'hallucination est contagieuse
et celle du professeur me gagna d'autant mieux que j'avais peur de voir
ce qu'il voyait.
- Oui, oui, lui dis-je, au bout d'un instant d'angoisse inexprimable,
je le vois, il ne bouge pas, il dort ! Allons-nous-en ! Attendez ! Non,
non, ne bougeons pas et taisons-nous, je le vois à
présent qui remue !
- Mais je veux qu'il me voie ! Je veux surtout qu'il m'entende !
s'écria le professeur en se levant avec enthousiasme. Il a
beau être là, perché sur son orgue, je
prétends lui enseigner la musique, à ce barbare !
- Oui, attends, brute ! Je vais te régaler d'un
Introït de ma façon. - A moi petit ! où
es-tu ? vite au soufflet ! Dépêche !
- Le soufflet ? Quel soufflet ? Je ne vois pas...
- Tu ne vois rien ! là, là, te dis-je !
Et il me montrait une grosse tige d'arbrisseau qui sortait de la roche
un peu au-dessous des tuyaux, c'est-à-dire des prismes du
basalte. On sait que ces colonnettes de pierre sont souvent fendues et
comme craquelées de distance en distance, et qu'elles se
détachent avec une grande facilité si elles
reposent sur une base friable qui vienne à leur manquer.
Les flancs de la roche Sanadoire étaient revêtus
de gazon et de plantes qu'il n'était pas prudent
d'ébranler. Mais ce danger réel ne me
préoccupait nullement, j'étais tout entier au
péril imaginaire d'éveiller et d'irriter le
titan. Je refusai net d'obéir. Le maître
s'emporta, et, me prenant au collet avec une force vraiment surhumaine,
il me plaça devant une pierre naturellement
taillée en tablette qu'il lui plaisait d'appeler le clavier
de l'orgue.
- Joue mon Introït, me cria-t-il aux oreilles, joue-le, tu le
sais ! Moi, je vais souffler, puisque tu n'en as pas le courage !
Et il s'élança, gravit la base herbue de la roche
et se hissa jusqu'à l'arbrisseau qu'il se mit à
balancer de haut en bas comme si c'eût
été le manche d'un soufflet, en me criant :
- Allons, commence, et ne nous trompons pas ! Allegro, mille tonnerres
! allegro risoluto !
- Et toi, orgue, chante ! chante, orgue ! chante urgue !...
Jusque-là, pensant, par moments, qu'il avait le vin gai et
se moquait de moi, j'avais eu quelque espoir de l'emmener. Mais, le
voyant souffler son orgue imaginaire avec une ardente conviction, je
perdis tout à fait l'esprit, j'entrai dans son
rêve que le vin de Chanturgue largement
fêté rendait peut-être essentiellement
musical. La peur fit place à je ne sais quelle imprudente
curiosité comme on l'a dans les songes, j'étendis
mes mains sur le prétendu clavier et je remuai les doigts.
Mais alors quelque chose de vraiment extraordinaire se passa en moi. Je
vis mes mains grossir, grandir et prendre des proportions colossales.
Cette transformation rapide ne se fit pas sans me causer une souffrance
telle que je ne l'oublierai de ma vie. Et, à mesure que mes
mains devenaient celles d'un titan, le chant de l'orgue que je croyais
entendre acquérait une puissance effroyable.
Maître Jean croyait l'entendre aussi, car il me criait :
- Ce n'est pas l'Introït ! Qu'est-ce que c'est ? Je ne sais
pas ce que c'est, mais ce doit être de moi, c'est sublime !
- Ce n'est pas de vous, lui répondis-je, car nos voix
devenues titanesques couvraient les tonnerres de l'instrument
fantastique ; non, ce n'est pas de vous, c'est de moi.
Et je continuais à développer le motif
étrange, sublime ou stupide, qui surgissait dans mon
cerveau. Maître Jean soufflait toujours avec fureur et je
jouais toujours avec transport ; l'orgue rugissait, le titan ne
bougeait pas ; j'étais ivre d'orgueil et de joie, je me
croyais à l'orgue de la cathédrale de Clermont,
charmant une foule enthousiaste, lorsqu'un bruit sec et strident comme
celui d'une vitre brisée m'arrêta net. Un fracas
épouvantable et qui n'avait plus rien de musical, se
produisit au-dessus de moi, il me sembla que la roche Sanadoire
oscillait sur sa base. Le clavier reculait et le sol se
dérobait sous mes pieds. Je tombai à la renverse
et je roulai au milieu d'une pluie de pierres. Les basaltes
s'écroulaient, maître Jean, lancé avec
l'arbuste qu'il avait déraciné, disparaissait
sous les débris : nous étions
foudroyés.
Ne me demandez pas ce que je pensai et ce que je fis pendant les deux
ou trois heures qui suivirent : j'étais fort
blessé à la tête et mon sang
m'aveuglait. Il me semblait avoir les jambes
écrasées et les reins brisés.
Pourtant, je n'avais rien de grave, puisque, après
m'être traîné sur les mains et les
genoux, je me trouvai insensiblement debout et marchant devant moi. Je
n'avais qu'une idée dont j'aie gardé souvenir,
chercher maître Jean ; mais je ne pouvais l'appeler, et, s'il
m'eût répondu, je n'eusse pu l'entendre.
J'étais sourd et muet dans ce moment-là.
Ce fut lui qui me retrouva et m'emmena. Je ne recouvrai mes esprits
qu'auprès de ce petit lac Servières où
nous nous étions arrêtés trois jours
auparavant. J'étais étendu sur le sable du
rivage. Maître Jean lavait mes blessures et les siennes, car
il était fort maltraité aussi. Bibi broutait
aussi philosophiquement que de coutume, sans s'éloigner de
nous.
Le froid avait dissipé les dernières influences
du fatal vin de Chanturgue.
- Eh bien, mon pauvre petit, me dit le professeur en
étanchant mon front avec son mouchoir trempé dans
l'eau glacé du lac, commences-tu à te ravoir ?
peux-tu parler à présent ?
- Je me sens bien, répondis-je. Et vous, maître
vous n'étiez donc pas mort ?
- Apparemment ; j'ai du mal aussi, mais ce ne sera rien. Nous l'avons
échappé belle !
En essayant de rassembler mes souvenirs confus, je me mis à
chanter.
- Que diable chantes-tu là ? dit maître Jean
surpris. Tu as une singulière manière
d'être malade, toi ! Tout à l'heure, tu ne pouvais
ni parler ni entendre, et à présent monsieur
sifle comme un merle ! Qu'est-ce que c'est que cette
musique-là ?
- Je ne sais pas, maître.
- Si fait ; c'est une chose que tu sais, puisque tu la chantais quand
la roche s'est ruée sur nous.
- Je chantais dans ce moment-là ? Mais non, je jouais
l'orgue, le grand orgue du titan !
- Allons, bon ! te voilà fou, à
présent ? As-tu pu prendre au sérieux la
plaisanterie que je t'ai faite ?
La mémoire me revenait très nette.
- C'est vous qui ne vous souvenez pas, lui dis-je ; vous ne plaisantiez
pas du tout. Vous souffliez l'orgue comme un beau diable !
Maître Jean avait été si
réellement ivre, qu'il ne se rappelait et ne se rappela
jamais rien de l'aventure. Il n'avait été
dégrisé que par l'écroulement d'un pan
de la roche Sanadoire, le danger que nous avions couru et les blessures
que nous avions reçues. Il n'avais conscience que du motif,
inconnu à lui, que j'avais chanté et de la
manière étonnante dont ce motif avait
été redit cinq fois par les échos
merveilleux mais bien connus de la roche Sanadoire. Il voulut se
persuader que c'était la vibration de ma voix qui avait
provoqué l'écroulement ; à quoi je lui
répondis que c'était la rage obstinée
avec laquelle il avait secoué et
déraciné l'arbuste qu'il avait pris pour un
manche de soufflet. Il soutint que j'avais rêvé,
mais il ne put jamais expliquer comment, au lieu de chevaucher
tranquillement sur la route, nous étions descendus
à mi-côte du ravin pour nous amuser à
folâtrer autour de la roche Sanadoire.
Quand nous eûmes bandé nos plaies et bu assez
d'eau pour bien enterrer le vin de Chanturgue, nous reprîmes
notre route ; mais nous étions si las et si affaiblis, que
nous dûmes nous arrêter à la petite
auberge au bout du désert. Le lendemain, nous
étions si courbatus, qu'il nous fallut garder le lit. Le
soir, nous vîmes arriver le bon curé de Chanturgue
fort effrayé ; on avait trouvé le chapeau de
maître Jean et des traces de sang sur les débris
fraîchement tombés de la roche Sanadoire. A ma
grande satisfaction, le torrent avait emporté la cravache.
Le digne homme nous soigna fort bien. Il voulait nous ramener chez lui,
mais l'organiste ne pouvait manquer à la grand'messe du
dimanche et nous revînmes à Clermont le jour
suivant.
Il avait la tête encore affaiblie ou troublée
quand il se retrouva devant un orgue plus inoffensif que celui de la
Sanadoire. La mémoire lui manqua deux ou trois fois et il
dut improviser, ce qu'il faisait de son propre aveu très
médiocrement, bien qu'il se piquât de composer des
chefs-d'oeuvre à tête reposée.
A l'élévation, il se sentit pris de faiblesse et
me fit signe de m'asseoir à sa place. Je n'avais jamais
joué que devant lui et je n'avais aucune idée de
ce que je pourrais devenir en musique. Maître Jean n'avait
jamais terminé une leçon sans
décréter que j'étais un âne.
Un moment je fus presque aussi ému que je l'avais
été devant l'orgue du titan. Mais l'enfance a ses
accès de confiance spontanée ; je pris courage,
je jouai le motif qui avait frappé le maître au
moment de la catastrophe et qui, depuis ce moment-là,
n'était pas sorti de ma tête.
Ce fut un succès qui décida de toute ma vie, vous
allez voir comment.
Après la messe, M. le grand vicaire, qui était un
mélomane très érudit en musique
sacrée, fit mander maître Jean dans la salle du
chapitre.
- Vous avez du talent, lui dit-il, mais il ne faut point manquer de
discernement. Je vous ai déjà
blâmé d'improviser ou de composer des motifs qui
ont du mérite, mais que vous placez hors de saison, tendres
ou sautillants quand ils doivent être
sévères, menaçants et comme
irrités quand ils doivent être humbles et
suppliants. Ainsi, aujourd'hui, à
l'élévation, vous nous avez fait entendre un
véritable chant de guerre. C'était fort beau, je
dois l'avouer, mais c'était un sabbat et non un Adoremus.
J'étais derrière maître Jean pendant
que le grand vicaire lui parlait, et le coeur me battait bien fort.
L'organiste s'excusa naturellement en disant qu'il s'était
trouvé indisposé, et qu'un enfant de choeur, son
élève, avait tenu l'orgue à
l'élévation.
- Est-ce vous, mon petit ami ? dit le vicaire en voyant ma figure
émue.
- C'est lui, répondit maître Jean, c'est ce petit
âne !
- Ce petit âne a fort bien joué, repris le grand
vicaire en riant. Mais pourriez-vous me dire, mon enfant, quel est ce
motif qui m'a frappé ? J'ai bien vu que c'était
quelque chose de remarquable, mais je ne saurais dire où
cela existe.
- Cela n'existe que dans ma tête, répondis-je avec
assurance. Cela m'est venu dans la montagne.
- T'en est-il venu d'autres ?
- Non, c'est la première fois que quelque chose m'est venu.
- Pourtant...
- Ne faites pas attention, reprit l'organiste, il ne sait ce qui dit,
c'est une réminiscence !
- C'est possible, mais de qui ?
- De moi probablement ; on jette tant d'idées au hasard
quand on compose ! le premier venu ramasse les bribes !
- Vous auriez dû ne pas laisser perdre cette
bribe-là, reprit le grand vicaire avec malice ; elle vaut
une grosse pièce.
Il se retourna vers moi en ajoutant.
- Viens chez moi demain après ma messe basse, je veux
t'examiner.
Je fus exact. Il avait eu le temps de faire ses recherches. Nulle part
il n'avait trouvé mon motif. Il avait chez lui un beau piano
et me fit improviser. D'abord je fus troublé et il ne vint
que du gâchis ; puis, peu à peu, mes
idées s'éclaircirent et le prélat fut
si content de moi, qu'il manda maître Jean et me recommanda
à lui comme son protégé tout
spécial. C'était lui dire que mes
leçons lui seraient bien payées. Le professeur me
retira donc de la cuisine et de l'écurie, me traita avec
plus de douceur et, en peu d'années, m'enseigna tout ce
qu'il savait. Mon protecteur vit bien alors que je pouvais aller plus
loin et que le petit âne était plus laborieux et
mieux doué que son maître. Il m'envoya
à Paris, où je fus, très jeune encore,
en état de donner des leçons et de jouer dans les
concerts. Mais ce n'est pas l'histoire de ma vie entière que
je vous ai promise ; ce serait trop long, et vous savez maintenant ce
que vous vouliez savoir comment une grande frayeur, à la
suite d'un accès d'ivresse, développa en moi une
faculté refoulée par la rudesse et le
dédain du maître qui eût dû la
développer. Je n'en bénis pas moins son souvenir.
Sans sa vanité et son ivrognerie, qui exposèrent
ma raison et ma vie à la roche Sanadoire, ce qui couvait en
moi n'en fût peut-être jamais sorti. Cette folle
aventure qui m'a fait éclore, m'a pourtant laissé
une susceptibilité nerveuse qui est une souffrance. Parfois,
en improvisant, j'imagine entendre l'écroulement du roc sur
ma tête et sentir mes mains grossir comme celles du
Moïse de Michel-Ange. Cela ne dure qu'un instant, mais cela ne
s'est point guéri entièrement, et vous voyez que
l'âge ne m'en a pas débarrassé.
Mais, dit le docteur au maestro quand il eut terminé son
récit, à quoi attribuez-vous cette dilatation
fictive de vos mains, cette souffrance qui vous saisit à la
roche Sanadoire avant son trop réel écroulement ?
- Je ne peut l'attribuer, répondit le maestro,
qu'à des orties ou à des ronces qui poussaient
sur le prétendu clavier. Vous voyez, mes amis, que tout est
symbolique dans mon histoire. La révélation de
mon avenir fut complète : des illusions, du bruit... et des
épines !
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