Fortunée
Marie-Catherine d'Aulnoy
Il était une fois un pauvre laboureur, qui se voyant sur le
point de mourir, ne voulut laisser dans sa succession aucun sujet de
dispute à son fils et à sa fille qu'il aimait
tendrement. " Votre mère m'apporta, leur dit-il, pour dot,
deux escabelles et une paillasse. Les voilà avec ma poule,
un pot d'œillets, et un jonc d'argent qui me fut
donné par une grande dame qui séjourna dans ma
pauvre chaumière ; elle me dit en partant : " Mon bon homme,
voilà un don que je vous fais ; " soyez soigneux de bien
arroser les œillets, et de bien serrer la bague. Au reste,
votre fille sera d'une incomparable beauté, nommez-la
Fortunée, donnez-lui la bague et les œillets, pour
la consoler de sa pauvreté " ; ainsi, ajouta le bon homme,
ma Fortunée, tu auras l'un et l'autre, le reste sera pour
ton frère.
Les deux enfants du laboureur parurent contents : il mourut. Ils
pleurèrent, et les partages se firent sans
procès. Fortunée croyait que son frère
l'aimait ; mais ayant voulu prendre une des escabelles pour s'asseoir :
" Garde tes œillets et ta bague, lui dit-il, d'un air
farouche, et pour mes escabelles ne les dérange point,
j'aime l'ordre dans ma maison. " Fortunée qui
était très douce, se mit à pleurer
sans bruit ; elle demeura debout, pendant que Bedou (c'est le nom de
son frère) était mieux assis qu'un docteur.
L'heure de souper vint, Bedou avait un excellent œuf frais de
son unique poule, il en jeta la coquille à sa
sœur. " Tiens, lui dit-il, je n'ai pas autre chose
à te donner ; si tu ne t'en accommodes point, va
à la chasse aux grenouilles, il y en a dans le marais
prochain. " Fortunée ne répliqua rien.
Qu'aurait-elle répliqué ? Elle leva les yeux au
ciel, elle pleura encore, et puis elle entra dans sa chambre.
Elle la trouva toute parfumée, et ne doutant point que ce ne
fût l'odeur de ses œillets, elle s'en approcha
tristement, et leur dit : " Beaux œillets, dont la
variété me fait un extrême plaisir
à voir, vous qui fortifiez mon cœur
affligé, par ce doux parfum que vous répandez, ne
craignez point que je vous laisse manquer d'eau, et que d'une main
cruelle, je vous arrache de votre tige ; j'aurai soin de vous, puisque
vous êtes mon unique bien. " En achevant ces mots, elle
regarda s'ils avaient besoin d'être arrosés ; ils
étaient fort secs. Elle prit sa cruche, et courut au clair
de la lune jusqu'à la fontaine, qui était assez
loin. Comme elle avait marché vite, elle s'assit au bord
pour se reposer ; mais elle y fut à peine, qu'elle vit venir
une dame, dont l'air majestueux répondit bien à
la nombreuse suite qui l'accompagnait ; six filles d'honneur
soutenaient la queue de son manteau ; elle s'appuyait sur deux autres ;
ses gardes marchaient devant elle, richement vêtus de velours
amarante, en broderie de perles: on portait un fauteuil de drap d'or,
où elle s'assit, et un dais de campagne, qui fut
bientôt tendu ; en même temps on dressa le buffet,
il était tout couvert de vaisselle d'or et de vases de
cristal. On lui servit un excellent souper au bord de la fontaine, dont
le doux murmure semblait s'accorder à plusieurs voix, qui
chantaient ces paroles :
Nos bois sont agités des plus tendres zéphirs,
Flore brille sur ces rivages ;
Sous ces sombres feuillages
Les oiseaux enchantés expriment leurs désirs.
Occupez-vous à les entendre ;
Et si votre cœur veut aimer,
Il est de doux objets qui peuvent vous charmer :
On fera gloire de se rendre.
Fortunée se tenait dans un petit coin, n'osant remuer, tant
elle était surprise de toutes les choses qui se passaient.
Au bout d'un moment, cette grande reine dit à l'un de ses
écuyers : " Il me semble que j'aperçois une
bergère vers ce buisson, faites-la approcher. "
Aussitôt Fortunée s'avança, et quelque
timide qu'elle fût naturellement, elle ne laissa pas de faire
une profonde révérence à la reine,
avec tant de grâce, que ceux qui la virent en
demeurèrent étonnés ; elle prit le bas
de sa robe qu'elle baisa, puis elle se tint debout devant elle,
baissant les yeux modestement ; ses joues s'étaient
couvertes d'un incarnat qui relevait la blancheur de son teint, et il
était aisé de remarquer dans ses
manières cet air de simplicité et de douceur, qui
charme dans les jeunes personnes. " Que faites-vous ici, la belle
fille, lui dit la reine, ne craignez-vous point les voleurs ? -
Hélas ! madame, dit Fortunée, je n'ai qu'un habit
de toile, que gagneraient-ils avec une pauvre bergère comme
moi ?
- Vous n'êtes donc pas riche ? reprit la reine en souriant. -
Je suis si pauvre, dit Fortunée, que je n'ai
hérité de mon père qu'un pot
d'œillets et un jonc d'argent. - Mais vous avez un
cœur, ajouta la reine, si quelqu'un voulait vous le prendre,
voudriez-vous le donner ? - Je ne sais ce que c'est que de donner mon
cœur, madame, répondit-elle, j'ai toujours entendu
dire que sans son cœur on ne peut vivre, que lorsqu'il est
blessé il faut mourir, et malgré ma
pauvreté, je ne suis point fâchée de
vivre. - Vous aurez toujours raison, la belle fille, de
défendre votre cœur. Mais, dites-moi, continua la
reine, avez-vous bien soupé ? - Non, madame, dit
Fortunée, mon frère a tout mangé. " La
reine commanda qu'on lui apportât un couvert, et la faisant
mettre à table, elle lui servit ce qu'il y avait de meilleur.
La jeune bergère était si surprise d'admiration,
et si charmée des bontés de la reine, qu'elle
pouvait à peine manger un morceau.
" Je voudrais bien savoir, lui dit la reine, ce que vous venez faire si
tard à la fontaine ? - Madame, dit-elle, voilà ma
cruche, je venais quérir de l'eau pour arroser mes
œillets. " En parlant ainsi, elle se baissa pour prendre sa
cruche qui était auprès d'elle ; mais lorsqu'elle
la montra à la reine, elle fut bien
étonnée de la trouver d'or, toute couverte de
gros diamants, et remplie d'une eau qui sentait admirablement bon. Elle
n'osait l'emporter, craignant qu'elle ne fût pas à
elle. " Je vous la donne, Fortunée, dit la reine ; allez
arroser les fleurs dont vous prenez soin, et souvenez-vous que la reine
des Bois veut être de vos amies. "
A ces mots, la bergère se jeta à ses pieds. "
Après vous avoir rendu de très humbles
grâces, madame, lui dit-elle, de l'honneur que vous me
faites, j'ose prendre la liberté de vous prier d'attendre
ici un moment, je vais vous quérir la moitié de
mon bien, c'est mon pot d'œillets, qui ne peut jamais
être en de meilleures mains que les vôtres. -
Allez, Fortunée, lui dit la reine, en lui touchant doucement
les joues, je consens de rester ici jusqu'à ce que vous
reveniez. "
Fortunée prit sa cruche d'or, et courut dans sa petite
chambre ; mais pendant qu'elle en avait été
absente, son frère Bedou y était
entré, il avait pris le pot d'œillets, et mis
à la place un grand chou. Quand Fortunée
aperçut ce malheureux chou, elle tomba dans la
dernière affliction, et demeura fort irrésolue si
elle retournerait à la fontaine. Enfin elle s'y
détermina, et se mettant à genoux devant la reine
: " Madame, lui dit-elle, Bedou m'a volé mon pot
d'œillets, il ne me reste que mon jonc ; je vous supplie de
le recevoir comme une preuve de ma reconnaissance. - Si je prends votre
jonc, belle bergère, dit la reine, vous voilà
ruinée ? - Ha ! madame, dit-elle, avec un air tout
spirituel, si je possède vos bonnes grâces, je ne
puis me ruiner. " La reine prit le jonc de Fortunée, et le
mit à son doigt ; aussitôt elle monta dans un char
de corail, enrichi d'émeraudes, tiré par six
chevaux blancs, plus beaux que l'attelage du soleil.
Fortunée la suivit des yeux, tant qu'elle put ; enfin les
différentes routes de la forêt la
dérobèrent à sa vue. Elle retourna
chez Bedou, toute remplie de cette aventure.
La première chose qu'elle fit en entrant dans la chambre, ce
fut de jeter le chou par la fenêtre. Mais elle fut bien
étonnée d'entendre une voix, qui criait : " Ha !
je suis mort. " Elle ne comprit rien à ces plaintes, car
ordinairement les choux ne parlent pas. Dès qu'il fut jour,
Fortunée, inquiète de son pot
d'œillets, descendit en bas pour l'aller chercher ; et la
première chose qu'elle trouva, ce fut le malheureux chou ;
elle lui donna un coup de pied, et disant : " Que fais-tu ici, toi qui
te mêles de tenir dans ma chambre la place de mes
œillets ? - Si l'on ne m'y avait pas porté,
répondit le chou, je ne me serais pas avisé de ma
tête d'y aller. " Elle frissonna, car elle avait grand'peur ;
mais le chou lui dit encore : " Si vous voulez me reporter avec mes
camarades, je vous dirai en deux mots que vos œillets sont
dans la paillasse de Bedou. " Fortunée, au
désespoir, ne savait comment les reprendre ; elle eut la
bonté de planter le chou, et ensuite elle prit la poule
favorite de son frère, et lui dit :
" Méchante bête, je vais te faire payer tous les
chagrins que Bedou me donne. - Ha ! bergère, dit la poule,
laissez-moi vivre, et comme mon humeur est de caqueter, je vais vous
apprendre des choses surprenantes. "
Ne croyez pas être fille du laboureur chez qui vous avez
été nourrie ; non, belle Fortunée, il
n'est point votre père; mais la reine qui vous donna le
jour, avait déjà eu six filles ; et comme si elle
eût été la maîtresse d'avoir
un garçon, son mari et son beau-père lui dirent
qu'ils la poignarderaient, à moins qu'elle ne leur
donnât un héritier. La pauvre reine
affligée devint grosse ; on l'enferma dans un
château, et l'on mit auprès d'elle des gardes, ou
pour mieux dire, des bourreaux, qui avaient ordre de la tuer, si elle
avait encore une fille. "
Cette princesse alarmée du malheur qui la
menaçait, ne mangeait et ne dormait plus ; elle avait une
sœur qui était fée ; elle lui
écrivit ses justes craintes ; la fée
étant grosse, savait bien qu'elle aurait un fils.
Lorsqu'elle fut accouchée, elle chargea les
zéphirs d'une corbeille, où elle enferma son fils
bien proprement, et elle leur donna ordre qu'ils portassent le petit
prince dans la chambre de la reine, afin de le changer contre la fille
qu'elle aurait : cette prévoyance ne servit de rien, parce
que la reine ne recevant aucune nouvelle de sa sœur la
fée, profita de la bonne volonté d'un de ses
gardes, qui en eut pitié, et qui la sauva avec une
échelle de cordes. Dès que vous fûtes
venue au monde, la reine affligée cherchant à se
cacher, arriva dans cette maisonnette, demi-morte de lassitude et de
douleur ; j'étais laboureuse, dit la poule, et bonne
nourrice, elle me chargea de vous, et me raconta ses malheurs, dont
elle se trouva si accablée, qu'elle mourut sans avoir le
temps de nous ordonner ce que nous ferions de vous. "
Comme j'ai aimé toute ma vie à causer, je n'ai pu
m'empêcher de dire cette aventure ; de sorte qu'un jour il
vint ici une belle dame, à laquelle je contai tout ce que
j'en savais. Aussitôt, elle me toucha d'une baguette, et je
devins poule, sans pouvoir parler davantage : mon affliction fut
extrême et mon mari qui était absent dans le
moment de cette métamorphose, n'en a jamais mais rien su. A
son retour, il me chercha partout ; enfin il crut que
j'étais noyée, ou que les bêtes des
forêts m'avaient dévorée. Cette
même dame qui m'avait fait tant de mal, passa une seconde
fois par ici ; elle lui ordonna de vous appeler Fortunée, et
lui fit présent d'un jonc d'argent et d'un pot
d'œillets ; mais comme elle était
céans, il arriva vingt-cinq gardes du roi votre
père, qui vous cherchaient avec de mauvaises intentions :
elle dit quelques paroles, et les fit venir des choux verts, du nombre
desquels est celui que vous jetâtes hier au soir par votre
fenêtre. Je ne l'avais point entendu parler
jusqu'à présent, je ne pouvais parler
moi-même, j'ignore comment la voix nous est revenue. "
La princesse demeura bien surprise des merveilles que la poule venait
de lui raconter ; elle était encore pleine de
bonté, et lui dit : " Vous me faites grand'pitié,
ma pauvre nourrice, d'être devenue poule, je voudrais fort
vous rendre votre première figure, si je le pouvais ; mais
ne désespérons de rien, il me semble que toutes
les choses que vous venez de m'apprendre, ne peuvent demeurer dans la
même situation. Je vais chercher mes œillets, car
je les aime uniquement. "
Bedou était allé au bois, ne pouvant imaginer que
Fortunée s'avisât de fouiller dans sa paillasse ;
elle fut ravie de son éloignement, et se flatta qu'elle ne
trouverait aucune résistance, lorsqu'elle vit tout d'un coup
une grande quantité de rats prodigieux, armés en
guerre : ils se rangèrent par bataillons, ayant
derrière eux la fameuse paillasse et les escabelles aux
côtés ; plusieurs grosses souris formaient le
corps de réserve, résolues de combattre comme des
amazones. Fortunée demeura bien surprise ; elle n'osait
s'approcher, car les rats se jetaient sur elle, la mordaient et la
mettaient en sang. " Quoi ! s'écria-t-elle, mon
œillet, mon cher œillet, resterez-vous en si
mauvaise compagnie ? "
Elle s'avisa tout d'un coup, que peut-être cette eau si
parfumée qu'elle avait dans un vase d'or, aurait une vertu
particulière ; elle courut la quérir ; elle en
jeta quelques gouttes sur le peuple souriquois ; en même
temps la racaille se sauva chacun dans son trou et la princesse prit
promptement ses beaux œillets, qui étaient sur le
point de mourir, tant ils avaient besoin d'être
arrosés ; elle versa dessus toute l'eau qui était
dans son vase d'or, et elle les sentait avec beaucoup de plaisir,
lorsqu'elle entendit une voix fort douce qui sortait d'entre les
branches, et qui lui dit : " Incomparable Fortunée, voici le
jour heureux et tant désiré de vous
déclarer mes sentiments ; sachez que le pouvoir de votre
beauté est tel, qu'il peut rendre sensible jusqu'aux fleurs.
" La princesse, tremblante et surprise d'avoir entendu parler un chou,
une poule, un œillet, et d'avoir vu une armée de
rats, devint pâle et s'évanouit.
Bedou arriva là-dessus : le travail et le soleil lui avaient
échauffé la tête ; quand il vit que
Fortunée était venue chercher ses
œillets, et qu'elle les avait trouvés, il la
traîna jusqu'à sa porte, et la mit dehors. Elle
eut à peine senti la fraîcheur de la terre,
qu'elle ouvrit ses beaux yeux ; elle aperçut
auprès d'elle la reine des Bois, toujours charmante et
magnifique. " Vous avez un mauvais frère, dit-elle
à Fortunée, j'ai vu avec quelle
inhumanité il vous a jetée ici ; voulez-vous que
je vous venge ? - Non, madame, lui dit-elle, je ne suis point capable
de me fâcher, et son mauvais naturel ne peut changer le mien.
- Mais, ajouta la reine, j'ai un pressentiment qui m'assure que ce gros
laboureur n'est pas votre frère ; qu'en pensez-vous ? -
Toutes les apparences me persuadent qu'il l'est, madame,
répliqua modestement la bergère, et je dois les
en croire. - Quoi ! continua la reine, n'avez-vous pas entendu dire que
vous êtes née princesse ? - On me l'a dit depuis
peu, répondit-elle, cependant oserais-je me vanter d'une
chose dont je n'ai aucune preuve ? - Ha, ma chère enfant,
ajouta la reine, que je vous aime de cette humeur ! je connais
à présent que l'éducation obscure que
vous avez reçue n'a point étouffé la
noblesse de votre sang. Oui, vous êtes princesse, et il n'a
pas tenu à moi de vous garantir des disgrâces que
vous avez éprouvées jusqu'à cette
heure. "
Elle fut interrompue en cet endroit par l'arrivée d'un jeune
adolescent plus beau que le jour ; il était
habillé d'une longue veste mêlée d'or
et de soie verte, rattachée par de grandes
boutonnières d'émeraudes, de rubis et de diamants
; il avait une couronne d'œillets, ses cheveux couvraient ses
épaules. Aussitôt qu'il vit la reine, il mit un
genou en terre, et la salua respectueusement. " Ha ! mon fils, mon
aimable Oeillet, lui dit-elle, le temps fatal de votre enchantement
vient de finir, par le secours de la belle Fortunée : quelle
joie de vous voir ! " Elle le serra étroitement entre ses
bras ; et se tournant ensuite vers la bergère : " Charmante
princesse, lui dit-elle, je sais tout ce que la poule vous a
raconté : mais ce que vous ne savez point, c'est que les
zéphirs que j'avais chargés de mettre mon fils
à votre place, le portèrent dans un parterre de
fleurs. Pendant qu'ils allaient chercher votre mère qui
était ma sœur, une fée qui n'ignorait
rien des choses les plus secrètes, et avec laquelle je suis
brouillée depuis longtemps, épia si bien le
moment qu'elle avait prévu dès la naissance de
mon fils, qu'elle le changea sur-le-champ en œillet, et
malgré ma science, je ne pus empêcher ce malheur.
Dans le chagrin où j'étais réduite,
j'employai tout mon art pour chercher quelque remède, et je
n'en trouvai point de plus assuré que d'apporter le prince
Oeillet dans le lieu où vous étiez nourrie,
devinant que lorsque vous auriez arrosé les fleurs de l'eau
délicieuse que j'avais dans un vase d'or, il parlerait, il
vous aimerait, et qu'à l'avenir rien ne troublerait votre
repos ; j'avais même le jonc d'argent qu'il fallait que je
reçusse de votre main, n'ignorant pas que ce serait la
marque à quoi je connaîtrais que l'heure
approchait où le charme perdait sa force, malgré
les rats et les souris que notre ennemie devait mettre en campagne,
pour vous empêcher de toucher aux œillets. Ainsi,
ma chère Fortunée, si mon fils vous
épouse avec ce jonc, votre félicité
sera permanente : voyez à présent si ce prince
vous paraît assez aimable pour le recevoir pour
époux. - Madame, répliqua-t-elle en rougissant,
vous me comblez de grâces, je connais que vous êtes
ma tante ; que par votre savoir, les gardes envoyés pour me
tuer, ont été métamorphosés
en choux, et ma nourrice en poule ; qu'en me proposant l'alliance du
prince Oeillet, c'est le plus grand honneur où je puisse
prétendre. Mais, vous dirai-je mon incertitude ? Je ne
connais point son cœur, et je commence à sentir
pour la première fois de ma vie que je ne pourrais
être contente s'il ne m'aimait pas. - N'ayez point
d'incertitude là-dessus, belle princesse, lui dit le prince,
il y a longtemps que vous avez fait en moi toute l'impression que vous
y voulez faire à présent, et si l'usage de la
voix m'avait été permis, que n'auriez-vous pas
entendu tous les jours des progrès d'une passion qui me
consumait ? mais je suis un prince malheureux, pour lequel vous ne
ressentez que de l'indifférence. " Il lui dit ensuite ces
vers :
Tandis que d'un œillet j'ai gardé la figure,
Vous me donniez vos tendres soins :
Vous veniez quelquefois admirer sans témoins,
De mes brillantes fleurs la bizarre Peinture.
Pour vous je répandais mes parfums les plus doux,
J'affectais à vos yeux une beauté nouvelle ;
Et lorsque j'étais loin de vous,
Une sécheresse mortelle
Ne vous prouvait que trop, qu'en secret consumé,
Je languissais toujours dans l'attente cruelle
De l'objet qui m'avait charmé.
A mes douleurs vous étiez favorable,
Et votre belle main,
D'une eau pure arrosait mon sein,
Et quelquefois votre bouche adorable,
Me donnait des baisers, hélas ! pleins de douceurs.
Pour mieux jouir de mon bonheur,
Et vous prouver mes feux et ma reconnaissance,
Je souhaitais, en un si doux moment,
Que quelque magique puissance,
Me fît sortir d'un triste enchantement.
Mes vœux sont exaucés, je vous vois, je vous aime ;
Je puis vous dire mon tourment :
Mais par malheur pour moi, vous n'êtes plus la même.
Quels vœux ai-je formés ! justes dieux, qu'ai-je
fait !
La princesse parut fort contente de la galanterie du prince ; elle loua
beaucoup cet impromptu, et quoiqu'elle ne fût pas
accoutumée à entendre des vers, elle en parla en
personne de bon goût. La reine, qui ne la souffrait
vêtue en bergère qu'avec impatience, la toucha,
lui souhaitant les plus riches habits qui se fussent jamais vus ; en
même temps sa toile blanche se changea en brocart d'argent,
brodé d'escarboucles ; de sa coiffure
élevée, tombait un long voile de gaze
mêlé d'or ; ses cheveux noirs étaient
ornés de mille diamants ; et son teint, dont la blancheur
éblouissait, prit des couleurs si vives, que le prince
pouvait à peine en soutenir l'éclat. " Ha !
Fortunée, que vous êtes belle et charmante !
s'écria-t-il en soupirant ; serez-vous inexorable
à mes peines ? - Non, mon fils, dit la reine, votre cousine
ne résistera point à nos prières. "
Dans le temps qu'elle parlait ainsi, Bedou qui retournait à
son travail, passa, et voyant Fortunée comme une
déesse, il crut rêver ; elle l'appela avec
beaucoup de bonté, et pria la reine d'avoir pitié
de lui. " Quoi ! après vous avoir si maltraitée !
dit-elle. - Ha ! madame, répliqua la princesse, je suis
incapable de me venger. " La reine l'embrassa, et loua la
générosité de ses sentiments. " Pour
vous contenter, ajouta-t-elle, je vais enrichir l'ingrat Bedou " ; sa
chaumière devint un palais meublé et plein
d'argent ; ses escabelles ne changèrent point de forme, non
plus que sa paillasse, pour le faire souvenir de son premier
état, mais la reine des Bois lima son esprit; elle lui donna
de la politesse, elle changea sa figure. Bedou alors se trouva capable
de reconnaissance. Que ne dit-il pas à la reine et
à la princesse pour leur témoigner la sienne dans
cette occasion.
Ensuite par un coup de baguette, les choux devinrent des hommes, la
poule une femme ; le prince Oeillet était seul
mécontent ; il soupirait auprès de sa princesse ;
il la conjurait de prendre une résolution en sa faveur :
enfin elle y consentit ; elle n'avait rien vu d'aimable, et tout ce qui
était aimable, l'était moins que ce jeune prince.
La reine des Bois, ravie d'un si heureux mariage, ne
négligea rien pour que tout y fût somptueux ;
cette fête dura plusieurs années, et le bonheur de
ces tendres époux dura autant que leur vie.
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