Cheval dans une île
Jacques Prévert
Voici « Cheval dans une île », conte de Jacques Prévert.
Thèmes de ce conte :
Celui-là c’est le cheval qui vit tout seul quelque
part très loin dans une île.
Il mange un peu d’herbe ; derrière lui, il y a un
bateau, est le bateau sur lequel le cheval est venu, c’est le
bateau sur lequel il va repartir.
Ce n'est pas un cheval solitaire, il aime beaucoup la compagnie des
autres chevaux, tout seul, il s'ennuie, il voudrait faire quelque chose
être utile aux autres. Il continue à manger de
l'herbe et, pendant qu'il mange, il pense à son grand
projet. Son grand projet c'est de retourner chez les chevaux pour leur
dire:
"Il faut que cela change" et les chevaux demanderont:
"Qu'est-ce qui doit changer?" et lui, il répondra:
"C'est notre vie qui doit changer, elle est trop misérable,
nous sommes trop malheureux, cela ne peut pas durer."
Mais les plus gros chevaux, les mieux nourris, ceux qui
traînent les corbillards des grands de ce monde, les
carrosses des rois et qui portent sur la tête un grand
chapeau de paille de ri voudront l'empêcher de parler et lui
diront: "De quoi te plains-tu, cheval, n'es-tu pas la plus noble
conquête de l'homme?"
Et ils se moqueront de lui.
Alors tous les autres chevaux, les pauvres traîneurs de
camion n'oseront pas donner leur avis.
Mais lui, le cheval qui réfléchit dans
l'île, il élèvera la voix:
"S'il est vrai que je suis la plus noble conquête de
l’homme, je ne veux pas être en reste avec lui.
"L'homme nous a comblés de cadeaux mais l'homme a
été trop généreux avec
nous, l'homme nous a donné le fouet, l'homme nous a
donné la cravache, les éperons, les
oeillères, les brancards, il nous a mis du fer dans la
bouche et du fer sous les pieds, c'était froid, mais il nous
a marques au fer rouge pour nous réchauffer...
",Pour moi, c’est fini, il peut reprendre ses bijoux, qu'en
pensez-vous?
Et pourquoi a-t-il écrit sérieusement et en
grosses lettres sur les murs... sur les murs de ses écuries,
sur les murs de ses casernes de cavalerie, sur les murs de ses
abattoirs, de ses hippodromes
et de ses boucheries hippophagiques*: Soyez bons pour les Animaux
avouez tout de même que c'est se moquer du monde des
chevaux!" Alors, tous les autres pauvres chevaux commenceront a
comprendre et tous ensemble ils s'en iront trouver les hommes et ils
leur parleront très fort.
Les chevaux:
"Messieurs nous voulons bien traîner vos voitures vos
charrues, faire vos courses et tout le travail, mais reconnaissons que
c'est un service que nous vous rendons, il faut nous en rendre aussi;
souvent, vous nous mangez quand nous sommes morts, il n'y a rien
à dire là-dessus, si vous aimez ça c
est comme pour le petit déjeuner du matin, il y en a qui
prennent de l'avoine au café au lit, d'autres de l'avoine au
chocolat, chacun ses goûts, mais souvent aussi, vous nous
frappez, cela, ne doit plus se reproduire ça
"De plus, nous voulons de l'avoine tous les jours; de l'eau
fraîche tous les jours et puis des vacances et qu'on nous
respecte, nous sommes des chevaux, on n est pas des boeufs.
" Premier qui nous tape dessus on le mord.
" Deuxième qui nous tape dessus on le tue, voilà.
"
Et les hommes comprendront qu’ils ont
été un peu fort, ils deviendront plus
raisonnables.
Il rit le cheval en pensant à toutes les choses qui
arriveront sûrement un jour.
Il a envie de chanter, mais il est tout seul, et il n'aime que chanter
en choeur, alors il crie tout de même:
"Vive la liberté!"
Dans d'autres îles, d'autres chevaux l'entendent et ils
crient à leur tour de toutes leurs forces: "Vive la
liberté!"
Tous les hommes des îles et ceux du continent entendent des
cris et se demandent ce que c'est, puis ils se rassurent et disent en
haussant les épaules: "Ce n'est rien,
C'est des chevaux."
Mais ils ne se doutent pas de ce que les chevaux leur
préparent.
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