Babiole
Marie-Catherine d'Aulnoy
Il y avait un jour une reine qui ne pouvait rien souhaiter, pour
être heureuse, que d'avoir des enfants : elle ne parlait
d'autre chose, et disait sans cesse que la fée Fanferluche
étant venue à sa naissance, et n'ayant pas
été satisfaite de la reine sa mère,
s'était mise en furie, et ne lui avait souhaité
que des chagrins.
Un jour qu'elle s'affligeait toute seule au coin de son feu, elle vit
descendre par la cheminée une petite vieille, haute comme la
main ; elle était à cheval sur trois brins de
jonc ; elle portait sur sa tête une branche
d'aubépine, son habit était fait d'ailes de
mouches ; deux coques de noix lui servaient de bottes, elle se
promenait en l'air, et après avoir fait trois tours dans la
chambre, elle s'arrêta devant la reine. " Il y a longtemps,
lui dit-elle, que vous murmurez contre moi, que vous m'accusez de vos
déplaisirs, et que vous me rendez responsable de tout ce qui
vous arrive : vous croyez, madame, que je suis cause de ce que vous
n'avez point d'enfants, je viens vous annoncer une infante, mais
j'appréhende qu'elle ne vous coûte bien des
larmes. - Ha ! noble Fanferluche, s'écria la reine, ne me
refusez pas votre pitié et votre secours ; je m'engage de
vous rendre tous les services qui seront en mon pouvoir, pourvu que la
princesse que vous me promettez, soit ma consolation et non pas ma
peine. - Le destin est plus puissant que moi, répliqua la
fée ; tout ce que je puis, pour vous marquer mon affection,
c'est de vous donner cette épine blanche ; attachez-la sur
la tête de votre fille, aussitôt qu'elle sera
née, elle la garantira de plusieurs périls. "
Elle lui donna l'épine blanche, et disparut comme un
éclair.
La reine demeura triste et rêveuse : " Que souhaitai-je
disait-elle ; une fille qui me coûtera bien des larmes et
bien des soupirs : ne serais-je donc pas plus heureuse de n'en point
avoir ? " La présence du roi qu'elle aimait
chèrement dissipa une partie de ses déplaisirs ;
elle devint grosse, et tout son soin, pendant sa grossesse,
était de recommander à ses plus confidentes,
qu'aussitôt que la princesse serait née on lui
attachât sur la tête cette fleur
d'épine, qu'elle conservait dans une boîte d'or
couverte de diamants, comme la chose du monde qu'elle estimait
davantage.
Enfin la reine donna le jour à la plus belle
créature que l'on ait jamais vue : on lui attacha en
diligence la fleur d'aubépine sur la tête ; et
dans le même instant, ô merveille ! elle devint une
petite guenon, sautant, courant et cabriolant dans la chambre, sans que
rien y manquât. A cette métamorphose, toutes les
dames poussèrent des cris effroyables, et la reine, plus
alarmée qu'aucune, pensa mourir de désespoir :
elle cria qu'on lui ôtât le bouquet qu'elle avait
sur l'oreille : l'on eut mille peines à prendre la guenuche,
et on lui eût ôté inutilement ces
fatales fleurs ; elle était déjà
guenon, guenon confirmée, ne voulant ni téter, ni
faire l'enfant, il ne lui fallait que des noix et des marrons.
" Barbare Fanferluche, s'écriait douloureusement la reine,
que t'ai-je fait pour me traiter si cruellement ? Que vais-je devenir !
quelle honte pour moi, tous mes sujets croiront que j'ai fait un
monstre : quelle sera l'horreur du roi pour un tel enfant ! "Elle
pleurait et priait les dames de lui conseiller ce qu'elle pouvait faire
dans une occasion si pressante. " Madame, dit la plus ancienne, il faut
persuader au roi que la princesse est morte, et renfermer cette
guenuche dans une boîte que l'on jettera au fond de la mer ;
car ce serait une chose épouvantable, si vous gardiez plus
longtemps une bestiole de cette nature. " La reine eut quelque peine
à s'y résoudre ; mais comme on lui dit que le roi
venait dans sa chambre, elle demeura si confuse et si
troublée, que sans délibérer
davantage, elle dit à sa dame d'honneur de faire de la
guenon tout ce qu'elle voudrait.
On la porta dans un autre appartement ; on l'enferma dans la
boîte, et l'on ordonna à un valet de chambre de la
reine de la jeter dans la mer ; il partit sur-le-champ.
Voilà donc la princesse dans un péril
extrême : cet homme ayant trouvé la
boîte belle, eut regret de s'en défaire ; il
s'assit au bord du rivage, et tira la guenuche de la boîte,
bien résolu de la tuer, car il ne savait point que
c'était sa souveraine ; mais comme il la tenait, un grand
bruit qui le surprit, l'obligea de tourner la tête ; il vit
un chariot découvert, traîné par six
licornes ; il brillait d'or et de pierreries, plusieurs instruments de
guerre le précédaient : une reine, en manteau
royal, et couronnée, était assise sur des
carreaux de drap d'or, et tenait devant elle son fils
âgé de quatre ans.
Le valet de chambre reconnut cette reine, car c'était la
sœur de sa maîtresse ; elle l'était
venue voir pour se réjouir avec elle ; mais
aussitôt qu'elle sut que la petite princesse était
morte, elle partit fort triste, pour retourner dans son royaume ; elle
rêvait profondément lorsque son fils cria : " je
veux la guenon, je veux l'avoir." La reine ayant regardé,
elle aperçut la plus jolie guenon qui ait jamais
été. Le valet de chambre cherchait un moyen de
s'enfuir ; on l'en empêcha : la reine lui en fit donner une
grosse somme, et la trouvant douce et mignonne, elle la nomma Babiole :
ainsi, malgré la rigueur de son sort, elle tomba entre les
mains de la reine, sa tante.
Quand elle fut arrivée dans ses états, le petit
prince la pria de lui donner Babiole pour jouer avec lui : il voulait
qu'elle fût habillée comme une princesse : on lui
faisait tous les jours des robes neuves, et on lui apprenait
à ne marcher que sur les pieds ; il était
impossible de trouver une guenon plus belle et de meilleur air : son
petit visage était noir comme jais, avec une barbette
blanche et des touffes incarnates aux oreilles ; ses menottes
n'étaient pas plus grandes que les ailes d'un papillon, et
la vivacité de ses yeux marquait tant d'esprit, que l'on
n'avait pas lieu de s'étonner de tout ce qu'on lui voyait
faire.
Le prince, qui l'aimait beaucoup, la caressait sans cesse ; elle se
gardait bien de le mordre, et quand il pleurait, elle pleurait aussi.
Il y avait déjà quatre ans qu'elle
était chez la reine, lorsqu'elle commença un jour
à bégayer comme un enfant qui veut dire quelque
chose ; tout le monde s'en étonna, et ce fut bien un autre
étonnement, quand elle se mit à parler avec une
petite voix douce et claire, si distincte, que l'on n'en perdait pas un
mot. Quelle merveille ! Babiole parlante, Babiole raisonnante ! La
reine voulut la ravoir pour s'en divertir ; on la mena dans son
appartement au grand regret du prince ; il lui en coûta
quelques larmes ; et pour le consoler, on lui donna des chiens et des
chats, des oiseaux, des écureuils, et même un
petit cheval appelé Criquetin, qui dansait la sarabande :
mais tout cela ne valait pas un mot de Babiole.
Elle était de son côté plus contrainte
chez la reine que chez le prince ; il fallait qu'elle
répondît comme une sibylle, à cent
questions spirituelles et savantes, dont elle ne pouvait quelquefois se
bien démêler. Dès qu'il arrivait un
ambassadeur ou un étranger, on la faisait paraître
avec une robe de velours ou de brocart, en corps et en collerette : si
la cour était en deuil, elle traînait une longue
mante et des crêpes qui la fatiguaient beaucoup : on ne lui
laissait plus la liberté de manger ce qui était
de son goût ; le médecin en ordonnait, et cela ne
lui plaisait guère, car elle était volontaire
comme une guenuche née princesse.
La reine lui donna des maîtres qui exercèrent bien
la vivacité de son esprit ; elle excellait à
jouer du clavecin : on lui en avait fait un merveilleux dans une
huître à l'écaille : il venait des
peintres des quatre parties du monde, et particulièrement
d'Italie pour la peindre ; sa renommée volait d'un
pôle à l'autre, car on n'avait point encore vu une
guenon qui parlât.
Le prince, aussi beau que l'on représente l'amour, gracieux
et spirituel, n'était pas un prodige moins extraordinaire ;
il venait voir Babiole ; il s'amusait quelquefois avec elle ; leurs
conversations, de badines et d'enjouées, devenaient
quelquefois sérieuses et morales. Babiole avait un
cœur, et ce cœur n'avait pas
été métamorphosé comme le
reste de sa petite personne : elle prit donc de la tendresse pour le
prince, et il en prit si fort qu'il en prit trop.
L'infortunée Babiole ne savait que faire ; elle passait les
nuits sur le haut d'un volet de fenêtres, ou sur le coin
d'une cheminée, sans vouloir entrer dans son panier
ouaté, plumé, propre et mollet. Sa gouvernante
(car elle en avait une) l'entendait souvent soupirer, et se plaindre
quelquefois ; sa mélancolie augmenta comme sa raison, et
elle ne se voyait jamais dans un miroir, que par dépit elle
ne cherchât à le casser ; de sorte qu'on disait
ordinairement, le singe est toujours singe, Babiole ne saurait se
défaire de la malice naturelle à ceux de sa
famille.
Le prince étant devenu grand, il aimait la chasse, le bal,
la comédie, les armes, les livres, et pour la guenuche, il
n'en était presque plus mention. Les choses allaient bien
différemment de son côté ; elle
l'aimait mieux à douze ans, qu'elle ne l'avait
aimé à six ; elle lui faisait quelquefois des
reproches de son oubli, il croyait en être fort
justifié, en lui donnant pour toute raison une pomme d'apis,
ou des marrons glacés. Enfin, la réputation de
Babiole fit du bruit au royaume des Guenons ; le roi Magot eut grande
envie de l'épouser, et dans ce dessein il envoya une
célèbre ambassade, pour l'obtenir de la reine ;
il n'eut pas de peine à faire entendre ses intentions
à son premier ministre : mais il en aurait eu d'infinies
à les exprimer, sans le secours des perroquets et des pies,
vulgairement appelées margots ; celles-ci jasaient beaucoup,
et les geais qui suivaient l'équipage, auraient
été bien fâchés de caqueter
moins qu'elles.
Un gros singe appelé Mirlifiche, fut chef de l'ambassade :
il fit faire un carrosse de carte, sur lequel on peignit les amours du
roi Magot avec Monette Guenuche, fameuse dans l'empire Magotique ; elle
mourut impitoyablement sous la griffe d'un chat sauvage, peu
accoutumé à ses espiègleries. L'on
avait donc représenté les douceurs que Magot et
Monette avaient goûtées pendant leur mariage, et
le bon naturel avec lequel ce roi l'avait pleurée
après son trépas. Six lapins blancs, d'une
excellente garenne, traînaient ce carrosse, appelé
par honneur carrosse du corps : on voyait ensuite un chariot de paille
peinte de plusieurs couleurs, dans lequel étaient les
guenons destinées à Babiole ; il fallait voir
comme elles étaient parées : il paraissait
vraisemblablement qu'elles venaient à la noce. Le reste du
cortège était composé de petits
épagneuls, de levrons, de chats d'Espagne, de rats de
Moscovie, de quelques hérissons, de subtiles belettes, de
friands renards ; les uns menaient les chariots, les autres portaient
le bagage. Mirlifiche, sur le tout, plus grave qu'un dictateur romain,
plus sage qu'un Caton, montait un jeune levraut qui allait mieux
l'amble qu'aucun guildain d'Angleterre.
La reine ne savait rien de cette magnifique ambassade, lorsqu'elle
parvint jusqu'à son palais. Les éclats de rire du
peuple et de ses gardes l'ayant obligée de mettre la
tête à la fenêtre, elle vit la plus
extraordinaire cavalcade qu'elle eût vue de ses jours.
Aussitôt Mirlifiche, suivi d'un nombre
considérable de singes, s'avança vers le chariot
des guenuches, et donnant la patte à la grosse guenon,
appelée Gigogna, il l'en fit descendre, puis
lâchant le petit perroquet qui devait lui servir
d'interprète, il attendit que ce bel oiseau se fût
présenté à la reine, et lui
eût demandé audience de sa part.
Perroquet s'élevant doucement en l'air, vint sur la
fenêtre d'où la reine regardait, et lui dit d'un
ton de voix le plus joli du monde : " Madame, monseigneur le comte de
Mirlifiche, ambassadeur du célèbre Magot, roi des
singes, demande audience à votre majesté, pour
l'entretenir d'une affaire très importante.
- Beau perroquet, lui dit la reine en le caressant, commencez par
manger une rôtie, et buvez un coup ; après cela,
je consens que vous alliez dire au comte Mirlifiche qu'il est le
très bienvenu dans mes états, lui et tout ce qui
l'accompagne. Si le voyage qu'il a fait depuis Magotie jusqu'ici ne l'a
point trop fatigué, il peut tout à l'heure entrer
dans la salle d'audience, où je vais l'attendre sur mon
trône avec toute ma cour. "
A ces mots, Perroquet baissa deux fois la patte, battit la garde,
chanta un petit air en signe de joie ; et reprenant son vol, il se
percha sur l'épaule de Mirlifiche, et lui dit à
l'oreille la réponse favorable qu'il venait de recevoir.
Mirlifiche n'y fut pas insensible ; il fit demander à un des
officiers de la reine par Margot, la pie, qui s'était
érigée en sous-interprète, s'il
voulait bien lui donner une chambre pour se délasser pendant
quelques moments. On ouvrit aussitôt un salon,
pavé de marbre peint et doré, qui
était des plus propres du palais ; il y entra avec une
partie de sa suite ; mais comme les singes sont grands fureteurs de
leur métier, ils allèrent découvrir un
certain coin, dans lequel on avait arrangé maints pots de
confiture ; voilà mes gloutons après ; l'un
tenait une tasse de cristal pleine d'abricots, l'autre une bouteille de
sirop ; celui-ci des pâtés, celui-là
des massepains. La gente volatile qui faisait cortège,
s'ennuyait de voir un repas où elle n'avait ni
chènevis, ni millet ; et un geai, grand causeur de son
métier, vola dans la salle d'audience, où
s'approchant respectueusement de la reine : " Madame, lui dit-il, je
suis trop serviteur de votre majesté, pour être
complice bénévole du dégât
qui se fait de vos très douces confitures : le comte
Mirlifiche en a déjà mangé trois
boîtes pour sa part : il croquait la quatrième
sans aucun respect de la majesté royale, lorsque le
cœur pénétré, je vous en
suis venu donner avis. - Je vous remercie, petit geai, mon ami, dit la
reine en souriant, mais je vous dispense d'avoir tant de
zèle pour mes pots de confitures, je les abandonne en faveur
de Babiole que j'aime de tout mon cœur. " Le geai un peu
honteux de la levée de bouclier qu'il venait de faire, se
retira sans dire mot.
L'on vit entrer quelques moments après l'ambassadeur avec sa
suite : il n'était pas tout à fait
habillé à la mode, car depuis le retour du fameux
Fagotin, qui avait tant brillé dans le monde, il ne leur
était venu aucun bon modèle: son chapeau
était pointu, avec un bouquet de plumes vertes, un baudrier
de papier bleu, couvert de papillotes d'or, de gros canons et une
canne. Perroquet qui passait pour un assez bon poète, ayant
composé une harangue fort sérieuse,
s'avança jusqu'au pied du trône où la
reine était assise ; il s'adressa à Babiole, et
parla ainsi :
Madame, de vos yeux connaissez la puissance,
Par l'amour dont Magot ressent la violence.
Ces singes et ces chats, ce cortège pompeux,
Ces oiseaux, tout ici vous parle de ses feux,
Lorsque d'un chat sauvage éprouvant la furie,
Monette (c'est le nom d'une guenon chérie)
Madame, je ne peux la comparer qu'à vous,
Lorsqu'elle fut ravie à Magot son époux,
Le roi jura cent fois qu'à ses mânes,
fidèle,
Il lui conserverait un amour éternel.
Madame, vos appas ont chassé de son cœur
Le tendre souvenir de sa première ardeur.
Il ne pense qu'à vous : si vous saviez, madame,
Jusques à quel excès il a porté sa
flamme,
Sans doute votre cœur, sensible à la
pitié,
Pour adoucir ses maux, en prendrait la moitié !
Lui qu'on voyait jadis gros, gras, dispos, allègre,
Maintenant inquiet, tout défait et tout maigre,
Un éternel souci semble le consumer,
Madame, qu'il sent bien ce que c'est que d'aimer !
Les olives, les noix dont il était avide,
Ne lui paraissent plus qu'un ragoût insipide.
Il se meurt : c'est à vous que nous avons recours !
Vous seule,, vous pouvez nous conserver ses jours.
Je ne vous dirai point les charmants avantages
Que vous pouvez trouver dans nos heureuses plages.
La figue et le raisin y viennent à foison,
Là, les fruits les plus beaux sont de toute saison.
Perroquet eut à peine fini son discours, que la reine jeta
les yeux sur Babiole, qui de son côté se trouvait
si interdite, qu'on ne l'a jamais été davantage ;
la reine voulut savoir son sentiment avant que de répondre.
Elle dit à Perroquet de faire entendre à monsieur
l'ambassadeur qu'elle favoriserait les prétentions de son
roi, en tout ce qui dépendrait d'elle. L'audience finie,
elle se retira, et Babiole la suivit dans son cabinet : " Ma petite
guenuche, lui dit-elle, je t'avoue que j'aurai bien du regret de ton
éloignement, mais il n'y a pas moyen de refuser le Magot qui
te demande en mariage, car je n'ai pas encore oublié que son
père mit deux cent mille singes en campagne, pour soutenir
une grande guerre contre le mien ; ils mangèrent tant de nos
sujets, que nous fûmes obligés de faire une paix
assez honteuse. - Cela signifie, madame, répliqua
impatiemment Babiole, que vous êtes résolue de me
sacrifier à ce vilain monstre, pour éviter sa
colère ; mais je supplie au moins votre majesté
de m'accorder quelques jours pour prendre ma dernière
résolution. - Cela est juste, dit la reine ;
néanmoins, si tu veux m'en croire, détermine-toi
promptement ; considère les honneurs qu'on te
prépare ; la magnificence de l'ambassade, et quelles dames
d'honneur on t'envoie ; je suis sûre que jamais Magot n'a
fait pour Monette, ce qu'il fait pour toi.
- Je ne sais ce qu'il a fait pour Monette, répondit
dédaigneusement la petite Babiole, mais je sais bien que je
suis peu touchée des sentiments dont il me distingue. "
Elle se leva aussitôt, et faisant la
révérence de bonne grâce, elle fut
chercher le prince pour lui conter ses douleurs. Dès qu'il
la vit, il s'écria : " Hé bien, ma Babiole, quand
danserons-nous à ta noce ? - Je l'ignore, seigneur, lui
dit-elle tristement ; mais l'état où je me trouve
est si déplorable, que je ne suis plus la
maîtresse de vous taire mon secret, et quoiqu'il en
coûte à ma pudeur, il faut que je vous avoue que
vous êtes le seul que je puisse souhaiter pour
époux. - Pour époux ! dit le prince, en
éclatant de rire ; pour époux, ma guenuche ! je
suis charmé de ce que tu me dis ; j'espère
cependant que tu m'excuseras, si je n'accepte point le parti ; car
enfin, notre taille, notre air et nos manières ne sont pas
tout à fait convenables. - J'en demeure d'accord, dit-elle,
et surtout nos cœurs ne se ressemblent point ; vous
êtes un ingrat, il y a longtemps que je m'en
aperçois, et je suis bien extravagante de pouvoir aimer un
prince qui le mérite si peu. - Mais, Babiole, dit-il, songe
à la peine que j'aurais de te voir perchée sur la
pointe d'un sycomore, tenant une branche par le bout de la queue :
crois-moi, tournons cette affaire en raillerie pour ton honneur et pour
le mien, épouse le roi Magot, et en faveur de la bonne
amitié qui est entre nous, envoie-moi le premier Magotin de
ta façon. - Vous êtes heureux, seigneur, ajouta
Babiole, que je n'ai pas tout à fait l'esprit d'une guenuche
; une autre que moi vous aurait déjà
crevé les yeux, mordu le nez, arraché les
oreilles ; mais je vous abandonne aux réflexions que vous
ferez un jour sur votre indigne procédé. " Elle
n'en put dire davantage, sa gouvernante vint la chercher, l'ambassadeur
Mirlifiche s'était rendu dans son appartement, avec des
présents magnifiques.
Il y avait une toilette de réseau d'araignée,
brodée de petits vers luisants, une coque d'œuf
renfermait les peignes, un bigarreau servait de pelote, et tout le
linge était garni de dentelles de papier : il y avait encore
dans une corbeille plusieurs coquilles proprement assorties, les unes
pour servir de pendants d'oreilles, les autres de poinçons,
et cela brillait comme des diamants : ce qui était bien
meilleur, c'était une douzaine de boîtes pleines
de confitures avec un petit coffre de verre dans lequel
étaient renfermées une noisette et une olive,
mais la clé était perdue, et Babiole s'en mit peu
en peine.
L'ambassadeur lui fit entendre en grommelant, qui est la langue dont on
se sert en Magotie, que son monarque était plus
touché de ses charmes qu'il l'eût
été de sa vie d'aucune guenon ; qu'il lui faisait
bâtir un palais, au plus haut d'un sapin ; qu'il lui envoyait
ces présents, et même de bonnes confitures pour
lui marquer son attachement : qu'ainsi le roi son maître ne
pouvait lui témoigner mieux son amitié : " Mais,
ajouta-t-il, la plus forte épreuve de sa tendresse, et
à laquelle vous devez être la plus sensible,
c'est, madame, au soin qu'il a pris de se faire peindre pour vous
avancer le plaisir de le voir. " Aussitôt il
déploya le portrait du roi des singes assis sur un gros
billot, tenant une pomme qu'il mangeait.
Babiole détourna les yeux pour ne pas regarder plus
longtemps une figure si désagréable, et grondant
trois ou quatre fois, elle fit entendre à Mirlifiche qu'elle
était obligée à son maître
de son estime ; mais qu'elle n'avait pas encore
déterminé si elle voulait se marier.
Cependant la reine avait résolu de ne se point attirer la
colère des singes, et ne croyant pas qu'il fallût
beaucoup de cérémonies pour envoyer Babiole
où elle voulait qu'elle allât, elle fit
préparer tout pour son départ. A ces nouvelles le
désespoir s'empara tout à fait de son
cœur : les mépris du prince d'un
côté ; de l'autre l'indifférence de la
reine, et plus que tout cela, un tel époux, lui firent
prendre la résolution de s'enfuir : ce n'était
pas une chose bien difficile ; depuis qu'elle parlait, on ne
l'attachait plus, elle allait, elle venait et rentrait dans sa chambre
aussi souvent par la fenêtre que par la porte.
Elle se hâta donc de partir, sautant d'arbre en arbre, de
branche en branche jusqu'au bord d'une rivière ;
l'excès de son désespoir l'empêcha de
comprendre le péril où elle allait se mettre en
voulant la passer à la nage, et sans rien examiner, elle se
jeta dedans : elle alla aussitôt au fond. Mais comme elle ne
perdit point le jugement, elle aperçut une grotte
magnifique, toute ornée de coquilles, elle se hâta
d'y entrer; elle y fut reçue par un
vénérable vieillard, dont la barbe descendait
jusqu'à sa ceinture : il était couché
sur des roseaux et des glaïeuls, il avait une couronne de
pavots et de lis sauvages ; il s'appuyait contre un rocher,
d'où coulaient plusieurs fontaines qui grossissaient la
rivière.
" Hé ! qui t'amène ici, petite Babiole ? dit-il,
en lui tendant la main. - Seigneur, répondit-elle, je suis
une guenuche infortunée, je fuis un singe affreux que l'on
veut me donner pour époux. - Je sais plus de tes nouvelles
que tu ne penses, ajouta le sage vieillard ; il est vrai que tu
abhorres Magot, mais il n'est pas moins vrai que tu aimes un jeune
prince, qui n'a pour toi que de l'indifférence. - Ah !
seigneur, s'écria Babiole en soupirant, n'en parlons point,
son souvenir augmente toutes mes douleurs. - Il ne sera pas toujours
rebelle à l'amour, continua l'hôte des poissons,
je sais qu'il est réservé à la plus
belle princesse de l'univers. - Malheureuse que je suis ! continua
Babiole. Il ne sera donc jamais pour moi ! " Le bonhomme sourit, et lui
dit : " Ne t'afflige point, bonne Babiole, le temps est un grand
maître, prend seulement garde de ne pas perdre le petit
coffre de verre que le Magot t'a envoyé, et que tu as par
hasard dans ta poche, je ne t'en puis dire davantage : voici une tortue
qui va bon train, assois-toi dessus, elle te conduira où il
faut que tu ailles. - Après les obligations dont je vous
suis redevable, lui dit-elle, je ne puis me passer de savoir votre nom.
- On me nomme, dit-il, Biroqua, père de Biroquie,
rivière, comme tu vois, assez grosse et assez fameuse. "
Babiole monta sur sa tortue avec beaucoup de confiance, elles
allèrent pendant longtemps sur l'eau, et enfin à
un détour qui paraissait long, la tortue gagna le rivage. Il
serait difficile de rien trouver de plus galant que la selle
à l'anglaise et le reste de son harnais ; il y avait
jusqu'à de petits pistolets d'arçon, auxquels
deux corps d'écrevisses servaient de fourreaux.
Babiole voyageait avec une entière confiance sur les
promesses du sage Biroqua, lorsqu'elle entendit tout d'un coup un assez
grand bruit. Hélas ! hélas ! c'était
l'ambassadeur Mirlifiche, avec tous ses mirlifichons, qui retournaient
en Magotie, tristes et désolés de la fuite de
Babiole. Un singe de la troupe était monté
à la dînée sur un noyer, pour abattre
des noix et nourrir les magotins ; mais il fut à peine au
haut de l'arbre, que regardant de tous côtés, il
aperçut Babiole sur la pauvre tortue, qui cheminait
lentement en pleine campagne. A cette vue il se prit à crier
si fort, que les singes assemblés lui demandèrent
en leur langage de quoi il était question ; il le dit : on
lâcha aussitôt les perroquets, les pies et geais,
qui volèrent jusqu'où elle était, et
sur leur rapport l'ambassadeur, les guenons et le reste de
l'équipage coururent et l'arrêtèrent.
Quel déplaisir pour Babiole ! il serait difficile d'en avoir
un plus grand et plus sensible ; on la contraignit de monter dans le
carrosse du corps, il fut aussitôt entouré des
plus vigilantes guenons, de quelques renards et d'un coq qui se percha
sur l'impériale, faisant la sentinelle jour et nuit. Un
singe menait la tortue en main, comme un animal rare : ainsi la
cavalcade continua son voyage au grand déplaisir de Babiole
qui n'avait pour toute compagnie que madame Gigogna, guenon
acariâtre et peu complaisante.
Au bout de trois jours, qui s'étaient passés sans
aucune aventure, les guides s'étant
égarés, ils arrivèrent tous dans une
grande et fameuse ville qu'ils ne connaissaient point ; mais ayant
aperçu un beau jardin, dont la porte était
ouverte, ils s'y arrêtèrent, et firent main-basse
partout, comme en pays de conquête. L'un croquait des noix,
l'autre gobait des cerises, l'autre dépouillait un prunier ;
enfin, il n'y avait si petit singenot qui n'allât
à la picorée, et qui ne fît magasin.
Il faut savoir que cette ville était la capitale du royaume
où Babiole avait pris naissance ; que la reine, sa
mère, y demeurait, et que depuis le malheur qu'elle avait eu
de voir métamorphoser sa fille en guenuche, par le bouquet
d'aubépine, elle n'avait jamais voulu souffrir dans ses
états, ni guenuches, ni sapajou, ni magot, enfin rien qui
pût rappeler à son souvenir la fatalité
de sa déplorable aventure. On regardait là un
singe comme un perturbateur du repos public. De quel
étonnement fut donc frappé le peuple, en voyant
arriver un carrosse de carte, un chariot de paille peinte, et le reste
du plus surprenant équipage qui se soit vu depuis que les
contes sont contes, et que les fées sont fées ?
Ces nouvelles volèrent au palais, la reine demeura transie,
elle crut que la gente singenote voulait attenter à son
autorité. Elle assembla promptement son conseil, elle les
fit condamner tous comme criminels de
lèse-majesté ; et ne voulant pas perdre
l'occasion de faire un exemple assez fameux pour qu'on s'en
souvînt à l'avenir, elle envoya ses gardes dans le
jardin, avec ordre de prendre tous les singes. Ils jetèrent
de grands filets sur les arbres, la chasse fut bientôt faite,
et, malgré le respect dû à la
qualité d'ambassadeur, ce caractère se trouva
fort méprisé en la personne de Mirlifiche, que
l'on jeta impitoyablement dans le fond d'une cave sous un grand
poinçon vide, où lui et ses camarades furent
emprisonnés, avec les dames guenuches et les demoiselles
guenuchonnes, qui accompagnaient Babiole.
A son égard elle ressentait une joie secrète de
ce nouveau désordre : quand les disgrâces sont
à un certain point, l'on n'appréhende plus rien,
et la mort même peut être envisagée
comme un bien ; c'était la situation où elle se
trouvait, le cœur occupé du prince, qui l'avait
méprisée, et l'esprit rempli de l'affreuse
idée du roi Magot, dont elle était sur le point
de devenir la femme.
Au reste, il ne faut pas oublier de dire que son habit était
si joli et ses manières si peu communes, que ceux qui
l'avaient prise s'arrêtèrent à la
considérer comme quelque chose de merveilleux ; et
lorsqu'elle leur parla, ce fut bien un autre étonnement, ils
avaient déjà entendu parler de l'admirable
Babiole. La reine qui l'avait trouvée, et qui ne savait
point la métamorphose de sa nièce, avait
écrit très souvent à sa
sœur, qu'elle possédait une guenuche merveilleuse,
et qu'elle la priait de la venir voir ; mais la reine
affligée passait cet article sans le vouloir lire. Enfin les
gardes, ravis d'admiration, portèrent Babiole dans une
grande galerie, ils y firent un petit trône ; elle s'y
plaça plutôt en souveraine qu'en guenuche
prisonnière, et la reine venant à passer, demeura
si vivement surprise de sa jolie figure, et du gracieux compliment
qu'elle lui fit, que malgré elle, la nature parla en faveur
de l'infante.
Elle la prit entre ses bras. La petite créature
animée de son côté par des mouvements
qu'elle n'avait point encore ressentis, se jeta à son cou,
et lui dit des choses si tendres et si engageantes, qu'elle faisait
l'admiration de tous ceux qui l'entendaient. " Non, madame,
s'écriait-elle, ce n'est point la peur d'une mort prochaine,
dont j'apprends que vous menacez l'infortunée race des
singes, qui m'effraie et qui m'engage de chercher les moyens de vous
plaire et de vous adoucir ; la fin de ma vie n'est pas le plus grand
malheur qui puisse m'arriver, et j'ai des sentiments si fort au-dessus
de ce que je suis, que je regretterais la moindre démarche
pour ma conservation ; c'est donc par rapport à vous seule,
madame, que je vous aime, votre couronne me touche bien moins que votre
mérite. "
A votre avis, que répondre à une Babiole si
complimenteuse et si révérencieuse ? La reine
plus muette qu'une carpe, ouvrait deux grands yeux, croyait
rêver, et sentait que son cœur était
fort ému.
Elle emporta la guenuche dans son cabinet. Lorsqu'elles furent seules,
elle lui dit : " Ne diffère pas un moment à me
conter tes aventures ; car je sens bien que de toutes les bestioles qui
peuplent les ménageries, et que je garde dans mon palais, tu
seras celle que j'aimerai davantage : je t'assure même qu'en
ta faveur je ferai grâce aux singes qui t'accompagnent. - Ha
! madame, s'écria-t-elle, je ne vous en demande point pour
eux : mon malheur m'a fait naître guenuche, et ce
même malheur m'a donné un discernement qui me fera
souffrir jusqu'à la mort ; car enfin, que puis-je ressentir
lorsque je me vois dans mon miroir, petite, laide et noire, ayant des
pattes couvertes de poils, avec une queue et des dents toujours
prêtes à mordre, et que d'ailleurs je ne manque
point d'esprit, que j'ai du goût, de la
délicatesse et des sentiments ? - Es-tu capable, dit la
reine, d'en avoir de tendresse ? " Babiole soupira sans rien
répondre. " Oh ! continua la reine, il faut me dire si tu
aimes un singe, un lapin ou un écureuil ; car si tu n'es
point trop engagée, j'ai un nain qui serait bien ton fait. "
Babiole à cette proposition prit un air
dédaigneux, dont la reine s'éclata de rire. " Ne
te fâche point, lui dit-elle, et apprends-moi par quel hasard
tu parles ? "
" Tout ce que je sais de mes aventures, répliqua Babiole,
c'est que la reine, votre sœur, vous eut à peine
quittée, après la naissance et la mort de la
princesse, votre fille, qu'elle vit en passant sur le bord de la mer,
un de vos valets de chambre qui voulait me noyer. Je fus
arrachée de ses mains par son ordre ; et par un prodige dont
tout le monde fut également surpris, la parole et la raison
me vinrent : l'on me donna des maîtres qui m'apprirent
plusieurs langues, et à toucher des instruments enfin,
madame, je devins sensible à mes disgrâces, et ...
Mais, s'écria-t-elle, voyant le visage de la reine
pâle et couvert d'une sueur froide : qu'avez-vous, madame ?
Je remarque un changement extraordinaire en votre personne. - Je me
meurs ! dit la reine d'une voix faible et mal articulée ; je
me meurs, ma chère et trop malheureuse fille ! c'est donc
aujourd'hui que je te retrouve. " A ces mots, elle
s'évanouit. Babiole effrayée, courut appeler du
secours, les dames de la reine se hâtèrent de lui
donner de l'eau, de la délacer et de la mettre au lit ;
Babiole s'y fourra avec elle, l'on n'y prit pas seulement garde, tant
elle était petite.
Quand la reine fut revenue de la longue pâmoison
où le discours de la princesse l'avait jetée,
elle voulut rester seule avec les dames qui savaient le secret de la
fatale naissance de sa fille, elle leur raconta ce qui lui
était arrivé, dont elles demeurèrent
si éperdues, qu'elles ne savaient quel conseil lui donner.
Mais elle leur commanda de lui dire ce qu'elles croyaient à
propos de faire dans une conjoncture si triste. Les unes dirent qu'il
fallait étouffer la guenuche, d'autres la renfermer dans un
trou, d'autres encore la voulaient renvoyer à la mer. La
reine pleurait et sanglotait. " Elle a tant d'esprit, disait-elle, quel
dommage de la voir réduite par un bouquet
enchanté, dans ce misérable état ?
Mais au fond, continuait-elle, c'est ma fille, c'est mon sang, c'est
moi qui lui ai attiré l'indignation de la
méchante Fanferluche ; est-il juste qu'elle souffre de la
haine que cette fée a pour moi ? - Oui, madame,
s'écria sa vieille dame d'honneur, il faut sauver votre
gloire ; que penserait-on dans le monde, si vous déclariez
qu'une monne est votre infante ? Il n'est point naturel d'avoir de tels
enfants, quand on est aussi belle que vous. " La reine perdait patience
de l'entendre raisonner ainsi. Elle et les autres n'en soutenaient pas
avec moins de vivacité, qu'il fallait exterminer ce petit
monstre ; et pour conclusion, elle résolut d'enfermer
Babiole dans un château, où elle serait bien
nourrie et bien traitée le reste de ses jours.
Lorsqu'elle entendit que la reine voulait la mettre en prison, elle se
coula tout doucement par la ruelle du lit, et se jetant de la
fenêtre sur un arbre du jardin, elle se sauva
jusqu'à la grande forêt, et laissa tout le monde
en rumeur de ne la point trouver.
Elle passa la nuit dans le creux d'un chêne, où
elle eut le temps de moraliser sur la cruauté de sa
destinée : mais ce qui lui faisait plus de peine,
c'était la nécessité où on
la mettait de quitter la reine ; cependant elle aimait mieux s'exiler
volontairement, et demeurer maîtresse de sa
liberté, que de la perdre pour jamais.
Dès qu'il fut jour, elle continua son voyage, sans savoir
où elle voulait aller, pensant et repensant mille fois
à la bizarrerie d'une aventure si extraordinaire. " Quelle
différence, s'écriait- elle, de ce que je suis,
à ce que je devrais être ! " Les larmes coulaient
abondamment des petits yeux de la pauvre Babiole. Aussitôt
que le jour parut, elle partit : elle craignait que la reine ne la
fît suivre, ou que quelqu'un des singes
échappés de la cave ne la menât
malgré elle au roi Magot ; elle alla tant et tant, sans
suivre ni chemin ni sentier, qu'elle arriva dans un grand
désert où il n'y avait ni maison, ni arbre, ni
fruits, ni herbe, ni fontaine : elle s'y engagea sans
réflexion, et lorsqu'elle commença d'avoir faim,
elle connut, mais trop tard, qu'il y avait bien de l'imprudence
à voyager dans un tel pays.
Deux jours et deux nuits s'écoulèrent, sans
qu'elle pût même attraper un vermisseau, ni un
moucheron : la crainte de la mort la prit ; elle était si
faible qu'elle s'évanouissait, elle se coucha par terre, et
venant à se souvenir de l'olive et de la noisette qui
étaient encore dans le petit coffre de verre, elle jugea
qu'elle en pourrait faire un léger repas. Toute joyeuse de
ce rayon d'espérance, elle prit une pierre, mit le coffre en
pièce, et croqua l'olive.
Mais elle y eut à peine donné un coup de dent,
qu'il en sortit une si grande abondance d'huile parfumée,
que tombant sur ses pattes, elles devinrent les plus belles mains du
monde ; sa surprise fut extrême, elle prit de cette huile, et
s'en frotta tout entière ! merveille ! Elle se rendit
sur-le-champ si belle, que rien dans l'univers ne pouvait
l'égaler ; elle se sentait de grands yeux, une petite
bouche, le nez bien fait, elle mourait d'envie d'avoir un miroir ;
enfin elle s'avisa d'en faire un du plus grand morceau de verre de son
coffre. 0 quand elle se vit, quelle joie ! quelle surprise
agréable ! Ses habits grandirent comme elle, elle
était bien coiffée, ses cheveux faisaient mille
boucles, son teint avait la fraîcheur des fleurs du printemps.
Les premiers moments de sa surprise étant passés,
la faim se fit ressentir plus pressante, et ses regrets
augmentèrent étrangement. " Quoi ! disait-elle,
si belle et si jeune, née princesse comme je le suis, il
faut que je périsse dans ces tristes lieux. 0 ! barbare
fortune qui m'as conduite ici ; qu'ordonnes-tu de mon sort ? Est-ce
pour m'affliger davantage que tu as fait un changement si heureux et si
inespéré en moi ? Et toi,
vénérable fleuve Biroqua, qui me sauvas la vie si
généreusement, me laisseras-tu périr
dans cette affreuse solitude ? "
L'infante demandait inutilement du secours, tout était sourd
à sa voix : la nécessité de manger la
tourmentait à tel point, qu'elle prit la noisette et la
cassa : mais en jetant la coquille, elle fut bien surprise d'en voir
sortir des architectes, des peintres, des maçons, des
tapissiers, des sculpteurs, et mille autres sortes d'ouvriers ; les uns
dessinent un palais, les autres le bâtissent, d'autres le
meublent ; ceux-là peignent les appartements, ceux-ci
cultivent les jardins, tout brille d'or et d'azur : l'on sert un repas
magnifique ; soixante princesses mieux habillées que des
reines, menées par des écuyers, et suivies de
leurs pages, lui vinrent faire de grands compliments, et la
convièrent au festin qui l'attendait. Aussitôt
Babiole, sans se faire prier, s'avança promptement vers le
salon ; et là d'un air de reine, elle mangea comme une
affamée.
A peine fut-elle hors de table, que ses trésoriers firent
apporter devant elle quinze mille coffres, grands comme des muids,
remplis d'or et de diamants : ils lui demandèrent si elle
avait agréable qu'ils payassent les ouvriers qui avaient
bâti son palais. Elle dit que cela était juste,
à condition qu'ils bâtiraient aussi une ville,
qu'ils se marieraient, et resteraient avec elle. Tous y consentirent,
la ville fut achevée en trois quarts d'heure, quoiqu'elle
fût cinq fois plus grande que Rome. Voilà bien des
prodiges sortis d'une petite noisette.
La princesse minutait dans son esprit d'envoyer une
célèbre ambassade à la reine sa
mère, et de faire faire quelques reproches au jeune prince,
son cousin. En attendant qu'elle prît là-dessus
les mesures nécessaires, elle se divertissait à
voir courre la bague, dont elle donnait toujours le prix, au jeu,
à la comédie, à la chasse et
à la pêche, car l'on y avait conduit une
rivière. Le bruit de sa beauté se
répandait par tout l'univers ; il venait à sa
cour des rois, des quatre coins du monde, des géants plus
hauts que les montagnes, et des pygmées plus petits que des
rats.
Il arriva qu'un jour que l'on faisait une grande fête,
où plusieurs chevaliers rompaient des lances, ils en vinrent
à se fâcher, les uns contre les autres, ils se
battirent et se blessèrent. La princesse en
colère descendit de son balcon pour reconnaître
les coupables : mais lorsqu'on les eut désarmés,
que devint-elle quand elle vit le prince, son cousin. S'il
n'était pas mort, il s'en fallait si peu, qu'elle en pensa
mourir elle-même de surprise et de douleur. Elle le fit
porter dans le plus bel appartement du palais, où rien ne
manquait de tout ce qui lui était nécessaire pour
sa guérison, médecin de Chodrai, chirurgiens,
onguents, bouillons, sirops ; l'infante faisait elle-même les
bandes et les charpies, ses yeux les arrosaient de larmes, et ces
larmes auraient dû servir de baume au malade. Il
l'était en effet de plus d'une manière : car sans
compter une demi-douzaine de coups d'épée, et
autant de coups de lance qui le perçaient de part en part,
il était depuis longtemps incognito dans cette cour, et il
avait éprouvé le pouvoir des beaux yeux de
Babiole, d'une manière à n'en guérir
de sa vie. Il est donc aisé de juger à
présent d'une partie de ce qu'il ressentit, quand il put
lire sur le visage de cette aimable princesse, qu'elle était
dans la dernière douleur de l'état où
il était réduit.
Je ne m'arrêterai point à redire toutes les choses
que son cœur lui fournit pour la remercier des
bontés qu'elle lui témoignait ; ceux qui
l'entendirent furent surpris qu'un homme si malade pût
marquer tant de passion et de reconnaissance. L'infante qui en rougit
plus d'une fois, le pria de se taire ; mais l'émotion et
l'ardeur de ses discours le menèrent si loin, qu'elle le vit
tomber tout d'un coup dans une agonie affreuse. Elle s'était
armée jusque-là de constance ; enfin, elle la
perdit à tel point qu'elle s'arracha les cheveux, qu'elle
jeta les hauts cris, et qu'elle donna lieu de croire à tout
le monde, que son cœur était de facile
accès, puisqu'en si peu de temps, elle avait pris tant de
tendresse pour un étranger ; car on ne savait point en
Babiolie (c'est le nom qu'elle avait donné à son
royaume) que le prince était son cousin, et qu'elle l'aimait
dès sa plus grande jeunesse.
C'était en voyageant qu'il s'était
arrêté dans cette cour, et comme il n'y
connaissait personne pour le présenter à
l'infante, il crut que rien ne ferait mieux que de faire devant elle
cinq ou six galanteries de héros c'est-à-dire,
couper bras et jambes aux chevaliers du tournoi mais il n'en trouva
aucun assez complaisant pour le souffrir. Il y eut donc une rude
mêlée ; le plus fort battit le plus faible, et ce
plus faible, comme je l'ai déjà dit, fut le
prince.
Babiole désespérée, courait les grands
chemins sans carrosse et sans gardes, elle entra ainsi dans un bois,
elle tomba évanouie au pied d'un arbre, où la
fée Fanferluche qui ne dormait point, et qui ne cherchait
que des occasions de mal faire, vint l'enlever dans une nuée
plus noire que de l'encre, et qui allait plus vite que le vent. La
princesse resta quelque temps sans aucune connaissance : enfin elle
revint à elle ; jamais surprise n'a
été égale à la sienne, de
se retrouver si loin de la terre, et si proche du pôle ; le
parquet de nuée n'est pas solide, de sorte qu'en courant
de-çà et de-là, il lui semblait
marcher sur des plumes, et la nuée s'entr'ouvrant, elle
avait beaucoup de peine de s'empêcher de tomber ; elle ne
trouvait personne avec qui se plaindre, car la méchante
Fanferluche s'était rendue invisible : elle eut le temps de
penser à son cher prince, et à l'état
où elle l'avait laissé, et elle s'abandonna aux
sentiments les plus douloureux qui puissent occuper une âme.
" Quoi ! s'écriait-elle, je suis encore capable de survivre
à ce que j'aime, et l'appréhension d'une mort
prochaine trouve quelque place dans mon cœur ! Ah ! si le
soleil voulait me rôtir, qu'il me rendrait un bon office ; ou
si je pouvais me noyer dans l'arc-en-ciel, que je serais contente !
Mais, hélas ! tout le zodiaque est sourd à ma
voix, le Sagittaire n'a point de flèches, le Taureau de
cornes et le Lion de dents : peut-être que la terre sera plus
obligeante, et qu'elle m'offrira la pointe d'un rocher sur lequel je me
tuerai. 0 ! prince, mon cher cousin, que n'êtes-vous ici,
pour me voir faire la plus tragique cabriole dont une amante
désespérée se puisse aviser. " En
achevant ces mots, elle courut au bout de la nuée, et se
précipita comme un trait que l'on décoche avec
violence.
Tous ceux qui la virent, crurent que c'était la lune qui
tombait ; et comme l'on était pour lors en
décours, plusieurs peuples qui l'adorent et qui restent du
temps sans la revoir, prirent le grand deuil, et se
persuadèrent que le soleil, par jalousie, lui avait
joué ce mauvais tour.
Quelque envie qu'eût l'infante de mourir, elle n'y
réussit pas, elle tomba dans la bouteille de verre
où les fées mettaient ordinairement leur ratafia
au soleil : mais quelle bouteille ! il n'y a point de tour dans
1'univers qui soit si grande ; par bonheur elle était vide,
car elle s'y serait noyée comme une mouche.
Six géants la gardaient, ils reconnurent aussitôt
l'infante ; c'étaient les mêmes qui demeuraient
dans sa cour et qui l'aimaient : la maligne Fanferluche qui ne faisait
rien au hasard, les avait transportés là, chacun
sur un dragon volant, et ces dragons gardaient la bouteille quand les
géants dormaient. Pendant qu'elle y fut, il y eut bien des
jours où elle regretta sa peau de guenuche ; elle vivait
comme les caméléons, de l'air et de la
rosée.
La prison de l'infante n'était sue de personne ; le jeune
prince l'ignorait, il n'était pas mort, et demandait sans
cesse Babiole. Il s'apercevait assez, par la mélancolie de
tous ceux qui le servaient, qu'il y avait un sujet de douleur
générale à la cour ; sa
discrétion naturelle l'empêcha de chercher
à la pénétrer ; mais lorsqu'il fut
convalescent, il pressa si fort qu'on lui apprît des
nouvelles de la princesse, que l'on n'eut pas le courage de lui celer
sa perte. Ceux qui l'avaient vue entrer dans le bois, soutenaient
qu'elle y avait été dévorée
par les lions ; et d'autres croyaient qu'elle s'était
tuée de désespoir ; d'autres encore qu'elle avait
perdu l'esprit, et qu'elle allait errante par le monde.
Comme cette dernière opinion était la moins
terrible, et qu'elle soutenait un peu l'espérance du prince,
il s'y arrêta, et partit sur Criquetin dont j'ai
déjà parlé, mais je n'ai pas dit que
c'était le fils aîné de
Bucéphale, et l'un des meilleurs chevaux qu'on ait vus dans
ce siècle-là : il lui mit la bride sur le cou, et
le laissa aller à l'aventure ; il appelait l'infante, les
échos seuls lui répondaient.
Enfin il arriva au bord d'une grosse rivière. Criquetin
avait soif, il y entra pour boire, et le prince, selon la coutume, se
mit à crier de toute sa force : "Babiole, belle Babiole,
où êtes-vous ? "
Il entendit une voix, dont la douceur semblait réjouir
l'onde : cette voix lui dit : " Avance, et tu sauras où elle
est." A ces mots, le prince aussi téméraire
qu'amoureux, donne deux coups d'éperons à
Criquetin, il nage et trouve un gouffre où l'eau plus rapide
se précipitait, il tomba jusqu'au fond, bien
persuadé qu'il s'allait noyer.
Il arriva heureusement chez le bonhomme Biroqua, qui
célébrait les noces de sa fille avec un fleuve
des plus riches et des plus graves de la contrée ; toutes
les déités poissonneuses étaient dans
sa grotte ; les tritons et les sirènes y faisaient une
musique agréable, et la rivière Biroquie,
légèrement vêtue, dansait les olivettes
avec la Seine, la Tamise, l'Euphrate et le Gange, qui
étaient assurément venus de fort loin pour se
divertir ensemble. Criquetin, qui savait vivre, s'arrêta fort
respectueusement à l'entrée de la grotte, et le
prince qui savait encore mieux vivre que son cheval, faisant une
profonde révérence, demanda s'il était
permis à un mortel comme lui de paraître au milieu
d'une si belle troupe.
Biroqua prit la parole, et répliqua d'un air affable qu'il
leur faisait honneur et plaisir. " Il y a quelques jours que je vous
attends, seigneur, continua-t-il, je suis dans vos
intérêts, et ceux de l'infante me sont chers : il
faut que vous la retiriez du lieu fatal où la vindicative
Fanferluche l'a mise en prison, c'est dans une bouteille. - Ah ! que me
dites- vous, s'écria le prince, l'infante est dans une
bouteille ? - Oui, dit le sage vieillard, elle y souffre beaucoup :
mais je vous avertis, seigneur, qu'il n'est pas aisé de
vaincre les géants et les dragons qui la gardent,
à moins que vous ne suiviez mes conseils. Il faut laisser
ici votre bon cheval, et que vous montiez sur un dauphin
ailé que je vous élève depuis
longtemps. " Il fit venir le dauphin sellé et
bridé, qui faisait si bien des voltes et courbettes, que
Criquetin en fut jaloux.
Biroquie et ses compagnes s'empressèrent aussitôt
d'armer le prince. Elles lui mirent une brillante cuirasse
d'écailles de carpes dorées, on le coiffa de la
coquille d'un gros limaçon, qui était
ombragée d'une large queue de morue,
élevée en forme d'aigrette ; une naïade
le ceignit d'une anguille, de laquelle pendait une redoutable
épée faite d'une longue arête de
poisson ; on lui donna ensuite une large écaille de tortue
dont il se fit un bouclier ; et dans cet équipage, il n'y
eut si petit goujon qui ne le prît pour le dieu des soles,
car il faut dire la vérité, ce jeune prince avait
un certain air, qui se rencontre rarement parmi les mortels.
L'espérance de retrouver bientôt la charmante
princesse qu'il aimait, lui inspira une joie dont il n'avait pas
été capable depuis sa perte ; et la chronique de
ce fidèle conte marque qu'il mangea de bon
appétit chez Biroqua, et qu'il remercia toute la compagnie
en des termes peu communs ; il dit adieu à son Criquetin,
puis monta sur le poisson volant qui partit aussitôt.
Le prince se trouva, à la fin du jour, si haut, que pour se
reposer un peu, il entra dans le royaume de la lune. Les
raretés qu'il y découvrit auraient
été capables de l'arrêter, s'il avait
eu un désir moins pressant de tirer son infante de la
bouteille où elle vivait depuis plusieurs mois.
L'aurore paraissait à peine lorsqu'il la
découvrit environnée des géants et des
dragons que la fée, par la vertu de sa petite baguette,
avait retenus auprès d'elle ; elle croyait si peu que
quelqu'un eût assez de pouvoir pour la délivrer,
qu'elle se reposait sur la vigilance de ses terribles gardes pour la
faire souffrir.
Cette belle princesse regardait pitoyablement le ciel, et lui adressait
ses tristes plaintes, quand elle vit le dauphin volant et le chevalier
qui venait la délivrer. Elle n'aurait pas cru cette aventure
possible, quoiqu'elle sût, par sa propre
expérience, que les choses les plus extraordinaires se
rendent familières pour certaines personnes. "Serait-ce bien
par la malice de quelques fées, disait-elle, que ce
chevalier est transporté dans les airs ? Hélas,
que je le plains, s'il faut qu'une bouteille ou une carafe lui serve de
prison comme à moi ? "
Pendant qu'elle raisonnait ainsi, les géants qui
aperçurent le prince au-dessus de leurs têtes,
crurent que c'était un cerf-volant, et
s'écrièrent l'un à l'autre : "
Attrape, attrape la corde, cela nous divertira " ; mais lorsqu'ils se
baissèrent, pour la ramasser, il fondit sur eux, et d'estoc
et de taille, il les mit en pièces comme un jeu de cartes
que l'on coupe par la moitié, et que l'on jette au vent. Au
bruit de ce grand combat, l'infante tourna la tête, elle
reconnut son jeune prince. Quelle joie d'être certaine de sa
vie ! mais quelles alarmes de la voir dans un péril si
évident, au milieu de ces terribles colosses, et des dragons
qui s'élançaient sur lui ! Elle poussa des cris
affreux, et le danger où il était pensa la faire
mourir.
Cependant l'arête enchantée, dont Biroqua avait
armé la main du prince, ne portait aucuns coups inutiles ;
et le léger dauphin qui s'élevait et qui se
baissait fort à propos, lui était aussi d'un
secours merveilleux ; de sorte qu'en très peu de temps, la
terre fut couverte de ces monstres. L'impatient prince, qui voyait son
infante au travers du verre, l'aurait mis en pièces, s'il
n'avait pas appréhendé de l'en blesser : il prit
le parti de descendre par le goulot de la bouteille. Quand il fut au
fond, il se jeta aux pieds de Babiole et lui baisa respectueusement la
main. "Seigneur, lui dit-elle, il est juste que pour ménager
votre estime, je vous apprenne les raisons que j'ai eues de
m'intéresser si tendrement à votre conservation.
Sachez que nous sommes proches parents, que je suis fille de la reine
votre tante, et la même Babiole que vous trouvâtes
sous la figure d'une guenuche au bord de la mer, et qui eut depuis la
faiblesse de vous témoigner un attachement que vous
méprisâtes. - Ah ! madame , s'écria le
prince, dois-je croire un événement si prodigieux
? Vous avez été guenuche ; vous m'avez
aimé, je l'ai su, et mon cœur a
été capable de refuser le plus grand de tous les
biens ! - J'aurais à l'heure qu'il est très
mauvaise opinion de votre goût, répliqua l'infante
en souriant, si vous aviez pu prendre alors quelque attachement pour
moi : mais, seigneur, partons, je suis lasse d'être
prisonnière, et je crains mon ennemie ; allons chez la reine
ma mère, lui rendre compte de tant de choses extraordinaires
qui doivent l'intéresser. - Allons, madame, allons, dit
l'amoureux prince, en montant sur le dauphin ailé, et la
prenant entre ses bras, allons lui rendre en vous la plus aimable
princesse qui soit au monde. "
Le dauphin s'éleva doucement, et prit son vol vers la
capitale où la reine passait sa triste vie ; la fuite de
Babiole ne lui laissait pas un moment de repos, elle ne pouvait
s'empêcher de songer à elle, de se souvenir des
jolies choses qu'elle lui avait dites, et elle aurait voulu la revoir,
toute guenuche qu'elle était, pour la moitié de
son royaume.
Lorsque le prince fut arrivé, il se déguisa en
vieillard, et lui fit demander une audience particulière. "
Madame, lui dit-il, j'étudie dès ma plus tendre
jeunesse l'art de nécromancien ; vous devez juger par
là que je n'ignore point la haine que Fanferluche a pour
vous, et les terribles effets qui l'ont suivie : mais essuyez vos
pleurs, madame, cette Babiole que vous avez vue si laide, est
à présent la plus belle princesse de l'univers ;
vous l'aurez bientôt auprès de vous, si vous
voulez pardonner à la reine votre sœur, la cruelle
guerre qu'elle vous a faite, et conclure la paix par le mariage de
votre infante avec le prince votre neveu. - Je ne puis me flatter de ce
que vous me dites, répliqua la reine en pleurant ; sage
vieillard, vous souhaitez d'adoucir mes ennuis, j'ai perdu ma
chère fille, je n'ai plus d'époux, ma
sœur prétend que mon royaume lui appartient, son
fils est aussi injuste qu'elle ; ils me persécutent, je ne
prendrai jamais alliance avec eux. - Le destin en ordonne autrement
continua-t-il, je suis choisi pour vous l'apprendre ! - Hé !
de quoi me servirait, ajouta la reine, de consentir à ce
mariage ? La méchante Fanferluche a trop de pouvoir et de
malice, elle s'y opposera toujours. - Ne vous inquiétez pas,
madame, répliqua le bonhomme, promettez-moi seulement que
vous ne vous opposerez point au mariage que l'on désire. -
Je promets tout, s'écria la reine, pourvu que je revoie ma
chère fille. "
Le prince sortit, et courut où l'infante l'attendait. Elle
demeura surprise de le voir déguisé, et cela
l'obligea de lui raconter que depuis quelque temps, les deux reines
avaient eu de grands intérêts à
démêler, et qu'il y avait beaucoup d'aigreur entre
elles, mais qu'enfin il venait de faire consentir sa tante à
ce qu'il souhaitait. La princesse fut ravie, elle se rendit au palais ;
tous ceux qui la virent passer lui trouvèrent une si
parfaite ressemblance avec sa mère, qu'on s'empressa de les
suivre, pour savoir qui elle était.
Dès que la reine l'aperçut, son cœur
s'agita si fort, qu'il ne fallut point d'autre témoignage de
la vérité de cette aventure. La princesse se jeta
à ses pieds, la reine la reçut entre ses bras ;
et après avoir demeuré longtemps sans parler,
essuyant leurs larmes par mille tendres baisers, elles se redirent tout
ce qu'on peut imaginer dans une telle occasion : ensuite la reine
jetant les yeux sur son neveu, elle lui fit un accueil très
favorable, et lui réitéra ce qu'elle avait promis
au nécromancien. Elle aurait parlé plus
longtemps, mais le bruit qu'on faisait dans la cour du palais, l'ayant
obligée de mettre la tête à la
fenêtre, elle eut l'agréable surprise de voir
arriver la reine sa sœur. Le prince et l'infante qui
regardaient aussi, reconnurent auprès d'elle le
vénérable Biroqua, et jusqu'au bon Criquetin qui
était de la partie ; les uns pour les autres
poussèrent de
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